Jouons au bingo antiraciste!

Cet article, je l’ai entamé de maintes fois, je l’ai laissé, repris, effacé en partie, ré-écrit…sans pouvoir poser les mots justes, à chaque fois. Néanmoins, je pense qu’il est quand même temps que je le publie. Je pense qu’il y a encore besoin de répéter une n-ième fois en 2013, en France, que non, le racisme n’est pas avoir un tas de préjugés sur une des races présupposées.

Qu’est-ce que le racisme alors?

Ici, sur ce blog, lorsqu’on parle de racisme, on parle de racisme institutionnel, qui est – je le rappelle – le système d’oppression permettant de maintenir sous cloche les personnes non-blanches. Ce système, de la même manière que pour le sexisme, construit des dominants, les « blancs » (le blanc occidental lambda), et des dominés, les personnes non-blanches (exemple, les noirs), pour simplifier. Le blanc, voire le moins « coloré », est supérieur. Le blanc est légitime et possède donc des privilèges (puisque les non-blancs, appelés aussi racisés, n’ont pas droit à ce traitement par défaut…), je l’ai déjà suffisamment exprimé.

Mais ce sur quoi je n’ai pas insisté précédemment, c’est pourquoi je refuse le terme de racisme institutionnel, en lieu et place de racisme tout court. Pourquoi? Deux raisons principales en fait. La première, ça permet de redonner un sens clair à ce mot qui ne veut plus rien dire, car pour le moment, en français, on parle alors de racisme gay, de racisme catholique, de racisme gros…Pourquoi pas de racisme lapin pendant qu’on y est? Racisme semble signifier discrimination injuste envers une catégorie dépendant du bon vouloir de la personne qui l’utilise, le mot en soi est vidé de sa substance. La seconde raison est politique : en tant qu’opprimée, je définis l’oppression, je n’accepte pas cet état de fait qui veut que l’on discute oppression, selon le périmètre défini par l’oppresseur (et donc en dépossédant le mot la qualifiant de son sens et de sa substance).

Autre définition pudique du racisme : « Théorie selon laquelle certaines races seraient supérieures aux autres. » Avant que quelqu’un parle encore du mot « race », on parle ici de race au niveau sociologique, et si je ne me suis pas exprimée de façon claire dans mon précédent article, je le répète ici, je ne vois toujours pas de contexte où on pense le blanc inférieur, de façon institutionnelle et culturelle. Donc, en pratique, cela donne plutôt, « Théorie/Système selon laquelle/dans lequel certaines races, notamment la blanche, sont supérieures aux autres ».

Toutes ces redites et ré-explications, pourquoi vous me direz? Il y a des chances ici que j’ai ennuyé ceux qui m’avaient compris et exaspéré ceux qui me contredisaient auparavant. Pour que vous compreniez mieux le magnifique jeu que voici…Le bingo antiraciste!

Je ne l’ai pas inventé *totalement*, j’ai fait une compilation de cartons déjà existants (voir sources). Mais je ne vous fais pas attendre plus longtemps, le voici le voilà!

Bingo-raciste

Mon blog n’est pas vieux, et pourtant il me semble avoir déjà trop entendu de ces points bingo…Donc à partir de maintenant, je considère que la classe Racisme 101 est terminée…Si vous n’avez pas compris, je ne peux plus rien pour vous. Désolée!

Allez, je vais être gentille (même extra gentille à ce niveau), je vais prendre le temps de vous détailler en quoi chacun de ces points est un problème :

  • Case 11 – « Les races n’existent pas, seulement la race humaine » : Cette phrase -bien que vraie biologiquement parlant- est un gros foutage de gueule (ou à minima une preuve d’une naïveté sans nom). Lorsqu’une personne noire vous parle de race, elle en parle sociologiquement, elle vous parle des Zemmour qui ne voient  que la donnée de la couleur de peau pour légitimer le profilage racial (et qu’on laisse parler de surcroît). Alors venir dire la bouche en cœur qu’on fait tous partie de la même race biologique, ça lui fait une belle jambe (et lui colle l’envie de vous baffer au passage…)! C’est encore user de son privilège pour détourner la conversation.
  • Case 12 – Utilise le mot nègre et rabroue les offensés : No comment. Si tu veux vraiment argumenter sur cette phrase, dégage de ce blog…Et non, le fait que les noirs peuvent s’appeler ainsi ne te donnent pas un « pass »…
  • Case 13 – « L’esclavage, c’est mal mais c’était il y a longtemps! » : Cette phrase n’a que pour but de faire taire les racisés qui veulent parler de racisme (usage de privilège encore). Parce que non, c’était il y a pas si longtemps…A titre d’exemple, fin de l’apertheid en Afrique du Sud : entre 89 et 92.
  • Case 14 – « Le métissage fera disparaître le racisme » : Le métissage…Tout un programme. Parler du métissage est conflictuel, car pour encore de nombreux noirs, le sentiment d’infériorité les pousse à se mélanger pour que leurs enfants soient plus blancs (et donc du « bon » côté). Tant que le métissage sera prôné par certains comme solution pour échapper à la condition « noire », je n’y vois pas une spéciale positivité.  Bref, évitez les remarques sur le métissage, ça peut être douloureux.
  • Case 15 – « Il n’y a pas vraiment de racisme dans cette ville/région/petit monde plein d’illusions » : Solution pour nier le racisme (ça marche pour d’autres oppressions) : dire que ça n’arrive qu’ailleurs. Ça permet de se rassurer *faussement* certes, mais ça fait pas avancer le schmilblick…
  • Case 21 – Prétends que ne pas sortir avec des racisés n’est qu’une question de goût : Tous les goûts sont dans la nature, soit…Mais il est bizarre que les canons de beauté de la MAJORITÉ des personnes (même les racisés) soient occidentaux, non?! Tant qu’on ne voit pas que ces goûts sont socialement construits pour privilégier les blancs, on fera aussi perdurer le racisme dans notre quotidien.
  • Case 22 – Attend d’un noir une connaissance intarissable sur l’Afrique : Ça peut paraître bizarre d’associer cette case au racisme, mais ça en est dans la mesure où vous ne vous attendriez pas qu’on vous considère comme un expert de l’Europe. Pourquoi demander à une française « noire » cette connaissance là? Vérifiez d’abord que votre interlocuteur soit effectivement une référence, avant de le traiter pour le noir de service, forcément au courant. Nous ne sommes pas un bloc monolithique, merci.
  • Case 23 – Prêche l’universalisme, sans se rendre compte qu’il renvoie à une culture blanche : Cette case est assez typique de la France, à cause de sa valeur d’universel républicain et sa volonté de nier les différences. On baigne tellement dans une culture occidentale qu’on oublie qu’elle n’est qu’une parmi d’autres, toujours par défaut en France. D’autres personnes ne sont pas obligées de se reconnaître dans VOTRE expérience. Et vouloir forcer votre vision des choses sur nous (sans prendre en compte nos références culturelles) est juste raciste.
  • Case 24 – Réclame un cookie car son groupe d’amis est multiculturel : Cette case est pour toute personne se réclamant ouverte, et qui veut des applaudissements pour ça. Non, tu n’en auras pas. Ton privilège te donne l’habitude d’être récompensé pour chaque effort que tu fais : c’est continuer de l’utiliser que de te plaindre de ne pas recevoir de traitement spécial pour quelque chose de normal.
  • Case 25 – Approuve que les racisés souffrent de discriminations injustes mais nie le privilège blanc : Je pense que c’est assez explicite…Si on ne reconnait pas les privilèges qu’on obtient en tant que personne blanche, on échoue à comprendre le racisme, car c’est oublier que l’oppression marche dans les 2 sens : sentiment d’infériorité pour les dominés, mais de supériorité/de sûreté pour les dominants (que vous le voyez ou pas…Surtout si vous le voyez pas, en fait).
  • Case 31 – « Les racisés peuvent être racistes aussi! »  : Oui, et alors? Comme il y a des femmes sexistes, des homosexuels homophobes…Ça ne justifie pas en quoi tu serais moins raciste. Juste une technique de fuite en avant.
  • Case 32 – « Hey, je suis opprimé, moi aussi? Parlons-en! » : Tu es opprimé, et?! Tu veux un cookie? Tu peux être opprimé sous un axe et dominant sur un autre…C’est pas simple la vie. Et surtout, si t’es opprimé sur certains axes, vois juste que si t’étais non-blanc, ça serait pire (et ces gens existent…).
  • Case 33 – FREE SPACE : Case libre! Pour toutes les idioties bonus : « Je ne vois pas les couleurs », « Les noirs sont de grands enfants »….
  • Case 34 – « J’ai des amis noirs » : Marche aussi en version Petite-amie, ou Famille. Connaitre des noirs ne fait pas disparaître notre racisme inconscient. Même être noir ne fait pas disparaître le racisme, donc bon…
  • Case 35 – DIVERSION « Et le sexisme/la lutte des classes? » : Parler d’une autre oppression pour faire diversion est juste…nul. C’est particulièrement odieux pour ceux qui subissent la domination sur plusieurs axes. Pour mon propre exemple, je ne peux choisir si je suis femme ou noire, je suis une femme noire. Et quand je veux parler racisme, j’aimerais bien pouvoir en parler sans qu’une féministe blanche me saoule d’être d’abord unie avec les « soeurs », et de me concentrer sur le sexisme, alors qu’elle se fout de m’épauler sur les problèmes de racisme. Oui, cette attitude est raciste. Toujours pas compris? Voir ici.
  • Case 41 – « Je fais ça, donc je ne suis pas raciste. Et j’ai droit à un pass pour tout ce que je fais. » : Non, ce n’est pas parce que tu luttes contre le racisme avec le CRAN *Rolling eyes* que tu ne peux pas être raciste, et non, tu as besoin de reconnaître ton erreur, pas te justifier que ça ne compte pas parce que tu es une personne extraordinaire qui ne PEUX pas être raciste. Rien à foutre, tu m’écrases les pieds là.
  • Case 42 – « Ce n’est pas grave, c’est juste un film/une chanson/un livre/des mots… » : Autre tactique de négation (marche pour d’autres oppressions aussi). Ce n’est pas à l’oppresseur de dire si « c’est grave ». Si j’en parle, c’est que c’est assez grave pour moi.
  • Case 43 – « Hey, je fais partie d’une minorité blanche, hein » : Oui, et est-ce que faire partie de cette minorité t’empêche de recevoir tes privilèges blancs? Non. Donc, aucune espèce d’importance ; tu ne subis pas le racisme à cause de ça.
  • Case 44 – « Et le racisme anti-blanc? » : Le bijou des cases bingo…J’ai suffisamment expliqué en quoi c’était une imposture ; Je t’invite à (re)lire ça.
  • Case 45 – « Une personne de couleur a dit que c’était cool » : Les personnes de couleur ne sont pas un bloc monolithique (encore une fois). Ce n’est pas parce qu’une personne tolère/accepte certaines choses que c’est le cas de tous. Existe aussi en version « Je suis une personne de couleur et je dis que ce n’est pas offensant » ; Tu n’es pas le roi/la reine des personnes de couleur pour décider pour tout le monde.
  • Case 51 – « D’après ma définition, ce n’est pas raciste » : L’oppresseur n’a pas à définir mon oppression, comment peux-tu définir quelque chose que tu ne connais que vaguement et qui ne t’affecte pas? C’est encore une fois user de ton privilège pour que ça soit à propos de toi. On vampirise le mot racisme pour pouvoir y parler de soi et noyer l’oppression particulière des personnes de couleur dans les propos de « pains au chocolat » de Copé, la minute d’après on peut ainsi parler de racisme anti-blanc, et lâcher 2 mots (et encore…) sur le racisme (institutionnel). Le privilégié a encore gagné : il signifie par cette technique que les insultes « face de craie » sont plus importantes que les discriminations à l’embauche des racisés. Bravo *Ironie*. Sinon, tu peux aller voir une vraie définition.
  • Case 52 – « Tu t’énerves trop/Tu es trop irrationnel/Tu es trop sensible » : Marche aussi pour d’autres oppressions. Sert encore une fois à silencer l’autre croyant être objectif, alors qu’on parle de sa place de priviligié aveugle à l’oppression.
  • Case 53 – « Les stéréotypes peuvent être vrais, ça ne s’invente pas » : Même si c’est le cas, le mentionner n’est pas la chose la plus maligne, ni la moins raciste, que tu aies choisi de faire…
  • Case 54 – « Parler de race nous divise! » : Autre technique pour silencier les propos anti-racistes. Non, parler de race ne divise pas, ce n’est pas parce qu’on refuse de voir un éléphant au milieu du magasin de porcelaine, que la personne qui le pointe du doigt l’a fait magiquement apparaître…Refuser de parler de racisme ou de prononcer le mot « race », c’est se mettre les doigts dans les oreilles en criant « LALALA », en espérant que la conversation sur le racisme ne soit jamais abordée…*J’aimerais pouvoir faire pareil mais c’est un peu plus compliqué des fois*
  • Case 55 – « Si t’es pas content, tu peux toujours partir ailleurs » : Menace (marche aussi pour d’autres oppressions). Extrêmement violent. Ce n’est pas parce que c’est pire ailleurs qu’il faut ignorer/faire taire la souffrance existante. Ici, vous continuez à perpétuer l’oppression (encore).

Et voilà! Si quelqu’un en commentant tombe dans l’une de ces cases de base, je le renverrais dorénavant à cet article, en précisant le numéro de la case ligne-colonne (exemple: case 1-3 = « L’esclavage c’est mal, mais c’était il y a longtemps! »). C’est peut être abrupt, mais ça sera moins fatiguant pour la suite 🙂

Sur ce, je taille la route!

Sources (EN):

(1) Comment éviter de parler de racisme: http://sex-and-race.livejournal.com/296541.html?thread=2812509

(2) Le projet Bingo de Angry Black Woman: http://theangryblackwoman.com/2009/09/22/the-bingo-project/

(3) Des bingos de toutes sortes, dont des antiracistes : http://metalsunflower.wordpress.com/bingo/racist-bingo/

Publicités

18 thoughts on “Jouons au bingo antiraciste!

  1. Merci beaucoup pour cette article, je connais ton blog depuis hier et je voulais te remercier car grâce à toi je vais pouvoir devenir une meilleure personne et moins racistes.
    Merci pour nous montrer en quoi certains propos peuvent être racistes.

  2. Ping: Racisme systémique | Pearltrees

  3. Ping: Racisme : définition politique | Ms. DreydFul

  4. Ping: Racisme | Pearltrees

  5. Ping: Anti-racisme | Pearltrees

  6. Ping: Racisme | Pearltrees

  7. @Biaise Hey! Ca serait vraiment cool, j’en veux bien une version, mais pas besoin de le mettre en html…Par format texte, c’est ok. Merci beaucoup! *Tu peux me l’envoyer via la page contact*

  8. Sur la case 11, ça me fait bizarre qd même de la voir là, j’utilise souvent cette affirmation quand j’essaie de démontrer l’absurdité même du racisme. Je viens donc d’apprendre que je suis une grande naïve…

    • On fait tous des découvertes chaque jour ^^ Plus sérieusement, c’est que très souvent cette phrase est utilisée pour dire que le racisme n’existe pas (pas seulement qu’il est absurde), vu qu’il n’y a pas de raceS, ou alors que c’est la chose la mieux partagée au monde (ce qui n’est pas vrai…). D’où sa non-pertinence quand on veut régler les problèmes liés au racisme.

    • Il me semble que c’est Tevanian qui disait que c’était abstraitement vrai et concrètement faux. Mais en fait, c’est biologiquement vrai, et sociologiquement faux. Et politiquement, c’est bien la société qui doit nous intéresser.

      Je l’ai souvent entendu d’amis (des scientifiques souvent, ceci explique peut-être cela, d’ailleurs ?) qui l’employaient exactement comme m_bouquet, dans une but antiraciste : les races sont sorties de la tête malade des racistes. Ce quoi ils n’ont pas foncièrement tort, mais une fois sorties, elles prennent corps très littéralement, et on ne les annule plus d’un simple effort de volonté (ou de refoulement, ici)…

  9. C’est abrupt, mais c’est pratique ! C’est le but de la FAQ du féminisme hébergée sur mon blog et ça marche bien car d’une part, c’est rapide pour toi, donc tu t’épuises moi à éduquer les trolls et d’autre part, les explications sont assez courtes pour qu’on s’assure qu’elles ont été bien lues.
    Au fait, j’adore l’image de fond de ton blog. ❤

    • J’avoue que pour l’instant, j’ai la flemme de faire une FAQ comme la tienne (assez complète d’ailleurs). Mais en effet, j’ai pensé aux trolls mais aussi aux moins trolls qui s’ignorent…Merci du compliment pour l’image de fond ^^ C’est juste un patchwork de quelques personnes/signes inspirants 🙂

      • Si tu veux je peux le faire, car pour des raisons d’accessibilité il faudrait de toute façon que je retape les questions contenues dans l’image. J’fais ça en html pour ton wordpress ou je le fais juste sur le topic du forum ?

  10. Hello,

    Sur 55, j’ai une compréhension différente de la tienne. Je comprends plutôt « ailleurs » comme « chez toi », sous-entendu tu n’es pas chez toi en France, retourne-t’en dans ton pays et laisse la France aux vrais Français.

    Je ne comprends pas cela comme une négation du problème, mais comme une négation de ton droit à t’exprimer, voire à vivre ici car pas légitime par ta couleur et/ou tes origines. (origines parfois supposées d’ailleurs : souvent entendu à l’encontre d’originaires des DOM TOM – quand le racisme primaire l’emporte sur les connaissances en histoire-géo).

    A ++

    • Tu n’as pas tort…J’ai repris l’expression de la source 1 qui se voulait plus générale (Du genre comme quand on se plaint pour le sexisme en France : « Ouais, je vais t’emmener en Iran voir la condition des femmes, bla bla »). Mais c’est vrai que ça fait écho à la fameuse phrase « Rentre chez toi », tout à fait valable (et raciste).

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s