Quand est ce que tu te maries, ma fille?

Disclaimer : ce post est personnel et n’a pas vocation à être une recherche anthropologique…Merci. Ce sont principalement des pensées jetées de façon brute – et un peu de piment ;).

Quelle fille afro-descendante de plus de 20 ans n’a pas déjà entendu cette ritournelle? Ce doux cri de nos mères, tantes, et cousines plus âgées? *Si tu réponds moi, vraiment tu as de la chance!*

Pour commencer, je dirais que ma mère est souvent affreusement sexiste. Depuis mon plus jeune âge, j’ai été abreuvé de magnifiques conseils me poussant à rester le plus loin possible des garçons : ils représentaient le « Maaal » et allaient me pousser à faire des « choses » (Remarque : les dangers que j’encourrais à respirer le même air qu’eux n’ont jamais été explicités, hein). Ces injonctions se sont renforcées et multipliées quand j’ai eu mes règles : j’ai eu droit un speech hilarant (désolée maman!) sur comment je pouvais être enceinte et que je devais strictement me tenir encore plus loin du « toucher » mâle.

On m’a toujours recommandée, en plus de tout ça, de me concentrer sur mes études, qu’on verra le « reste » après. Je pense que beaucoup de filles aux parents d’origine Bamiléké reconnaîtront leur vie ici ;). Mais brusquement, à un moment, vers 17 ans je dirais, le discours change.

Tu dois toujours te concentrer sur tes études, mais on commence à te donner subtilement (*Ironie*) des conseils pour être une bonne femme (comprenez une femme mariable) : tu dois être soignée, tu devrais déjà savoir cuisiner (et si c’est déjà le cas, maîtriser les plats typiques tels que le ndolae, la sauce gombo, le taro, le nkui (1)…), sois plus douce et serviable, il ne faut pas trop s’opposer aux hommes…J’en passe, et des meilleures.

Puis vient le moment fatidique où tu finis tes études (du moins ton premier master…Oui, parce que chez les Bamiléké, le master est le degré minimum d’études, avant ça, saches que tu n’as pas étudié. Le top du top étant d’être ingénieur, médecin, ou expert comptable). Et là, c’est le début de la fin : tu commences à travailler (ou continues des études plus poussées dans ton domaine), et on commence à te prévenir de ne pas trop t’absorber là dedans, et de chercher un mari (3).

Gniééé?! Et pas n’importe quel mari, hein! De préférence, il est Bamiléké (noir et/ou camerounais ne suffit pas et il n’est surtout pas blanc, et encore moins asiatique…), de bonne famille (Comprenez « sa famille a les do »(2) ), et éduqué (donc on rappelle, cad qu’il possède, a minima, un master en ingénierie, ou comptabilité. Il est médecin? Tu attends même quoi pour qu’il te mette la bague au doigt? *Notez l’usage de la réflexivité, c’est à vous de vous rendre proie assez intéressante*). Puis bien sûr, pour faire bonne mesure, on t’assène qu’on ne veut que ton bonheur ( – mais avec nos critères, hein. Faut pas blaguer…).

Et plus les années passent, plus le harcèlement est constant. Vous avez atteint 25 ans? ô malheur à vous! On vous voit déjà vieille fille (mais pas avec des chats, les chats, nous on aime pas ça…), sans enfants (Comprenez que c’est forcément un malheur). Bref, vous êtes une honte à cacher, et une déception. D’ailleurs, à ce moment là, les critères sont moins restrictifs : on te dit seulement « Marrie toi seulement, même si c’est le martien… » (Bien sûr, les exigences reviendront si vous avez le « malheur » de présenter quelqu’un).

Bref, l’impératif de se marier me semble encore plus important pour les femmes noires (de culture afro) en général, qu’il ne l’est déjà dans la société française, parce que la famille (étendue) et la solidarité qu’elle est censée apporter (même si on pourrait polémiquer sur la réalité de cette solidarité) sont des valeurs très fortes dans beaucoup de cultures africaines. En particulier, se reproduire et fonder est un impératif fort dans la culture Bamiléké, auquel même les hommes n’échappent pas. Même si ceux-ci ont bien sûr un peu plus de temps et de mou (avant 30 ans, ils sont plutôt tranquilles).

Mais ce que je trouve proprement incohérent aux façons de faire de mes parents, c’est d’imposer un interdit pendant si longtemps et changer cette position un jour sans plus d’explications. Comment pouvez-vous dire à vos enfants de reléguer les relations sentimentales aux calendes grecques pendant un bon bout de temps, et espérer que sans apprentissage sentimental, ils se jettent alors avec précipitation dans celles-ci, lorsque VOUS le décidez? Je trouve que ça n’a aucun sens!

Heureusement, j’ai fait seulement en partie ce qu’on attendait de moi : j’ai réussi mes études. Mais je ne me suis pas empêchée de « fréquenter » des garçons (comme on peut le dire de façon pudibonde). Mais pour d’autres, ce n’est pas aussi simple : certaines dans mon entourage auront tendance à se retrouver alors bloquées dans leurs relations amoureuses. L’interdit est alors tellement ancré, que le besoin de créer ce genre de relations semble inutile, dangereux même.

On ose alors même pas (se sentant en retard ou inadéquat) et on se renferme sur soi et/ou sa carrière : au moins un truc qu’on maîtrise/connait à peu près. De plus, vu la montée d’obstacles que les parents mettent à leurs enfants avec leurs requêtes et critères abracadabrants, on peut même se dire, à quoi bon même fonder une famille. Et quand bien même ces obstacles ne nous rebuteraient pas, pourquoi à tout prix le faire, si on se sent bien en tant que célibataire?

Si on a réussi à ne pas être complètement inhibé, après 20 ans, on commence alors à se précipiter sur n’importe quel homme avec sa liste de critère en tête (voire conjuguée à celle des parents…Aie!), avec pour seul objectif au bout de la ligne : le mariage. Ce n’est certainement pas une vision saine de la relation de couple, comme l’évoque cet homme.

Il serait vraiment bon de déconstruire cette vision du monde patriarcale qui dit que « sans enfants et mari, point de salut », afin que chaque femme se sente réellement libre de se marier, ou pas. Mais en même temps, comment penser une société Bamiléké (voire africaine), où la famille étendue est un référentiel incontesté? J’ai moi même parfois du mal…

Notes :

(1) Je suis Bamiléké, d’où ces plats typiques…Libre à vous de remplacer par les plats de chez vous!

(2) Avoir les do : expression camerounaise signifiant avoir de l’argent.

(3) EDIT 05/06/2013 : un article hilarant sur les injonctions à se marier [x]

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13 thoughts on “Quand est ce que tu te maries, ma fille?

  1. Je connais effectivement nombre de filles pour qui ça devient un véritable problème. La vie devient insupportable à cause de cette énorme pression du mariage, et ça pousse plusieurs filles à la tristesse et aux sanglots.

    La jeune génération va devoir affronter frontalement les anciens sur ces questions, au risque de perpétuer une tradition souvent nocive. Dans cette quête du mariage, le bonheur des mariés est souvent mis de côté, comme s’il fallait juste « se marier » et « supporter ».

    Combien de fois ai-je déjà entendu de parents: « est-ce que nous on s’aimait ? Est-ce qu’on n’est pas toujours marié ? »
    Oui, je leur réponds, mais quand vous économisez tout votre argent et envoyez vos enfants à l’école, attendez-vous à ce qu’ils pensent conformément à leurs études. N’attendez rien d’autre !

    Malheureusement, plusieurs personnes sont bloquées entre leur désir de vivre comme ce qu’ils apprennent et comme ce que leurs parents souhaitent! Et il va falloir trancher, être le cul entre deux chaises ne peut plus durer

  2. Merci pour ce récit de ton expérience. Cela me rappelle beaucoup ce me disaient mes étudiants chinos: importance du mariage et de la solidarité familiale, pas d’avenir social en dehos de ce schéma (qu’il est inenvisageable de remettre en cause), grosse pression pr réussir les études jusqu’à la fin du lycée, puis, dès l’entrée en fac, se mettre en quête du futur mari/ de la futur femme. Le tout assorti d’une liste de critères grande comme le bras également.

  3. ha ha ha! cet article fait vraiment écho à ma vie! c’est fou comme n’importe qui peut se retrouver dans ce texte! C’est fou comme les mères et les tantes nous prennent la tête avec ça! « mais tu as 20 ans, dépêche toi de te marier… quoi?! tes études? mais tu peux les faire en même temps! » Heu, okay…

  4. Décidément tout tes post vont il faire écho à mes propres réflexions ?! J’aime d’autant plus, que tu à l’air sensible au fait que nous évoluons dans ce fichu modèle patriarcale. Ma mère semble avoir le même discours qu’a eu la tienne : au début « tu as le temps, les études seulement » et par la suite « quand est ce que tu me présente mon futur gendre » ah euh comment te dire maman… Breffons, encore une fois je ne peux que dire « Amen » 🙂

  5. aah enfin l’article! j’ai bien aimé; la contradiction est simple si tu connais l’homme avant tu es dévaluée sur le marché du mariage *joke* mais une fois l’âge opportun on t’ouvre les yeux ce que tu devais détester et fuir tu dois chérir, c’est une vraie question de société parce que le but est surtout d’éviter à la fille de tomber enceinte auquel cas elle representerait la « honte » de sa famille … enfin je ne vais pas trop m’etaler sur le sujet , bonne continuation 🙂

    • Tu pourrais (t’étaler) 😉 Ravie que ça t’ait plu! Cette contradiction est quand même un réel frein pour l’épanouissement de TOUTES :/ Faudrait que ça change…

  6. Merci pour ce texte, il y a beaucoup de choses qui me touche à sa lecture.

    Tu évoques – avec une autre histoire que la mienne, puisque si en effet je partais de la même expérience que toi, m’a transition m’a fait quitter ton chemin et celui d’autres soeurs – quelque chose qui se retrouve comme une injonction très forte, lorsqu’on est descendant-e-s des (im)migrations post coloniales. On doit se sacrifier pour la famille, les traditions, parce que l’on porte sur nous les valeurs de peuples méprisés et mis en condition subalternes ici, ou chez nous.

    Selon moi, plutôt que faire comme des militants antiracistes et décoloniaux qui transforment ce constat réel en horizon politique final (ce qui est grave) je me dis que tout l’enjeu pour nous est de savoir élaborer des stratégies d’émancipations personnelles et collectives, qui ne détruisent pas les liens communautaires dont nous avons besoin dans ces sociétés racistes, mais qui peuvent (doivent) aussi se positionner contre les oppressions que l’on nous somme d’accepter au motif qu’elles seraient « traditionnelles ».

    Et puis, il faut aussi que les injonctions changent de camp : pourquoi la solidarité communautaire passe par celles et ceux qui sortiraient des rangs (pour aller vite) et qui devraient donc se sacrifier ? Pourquoi ne pas imaginer que ce serait les « traditionnels », qui ne feraient pas preuve de solidarité communautaire en acceptant TOUS les membres de cette communauté, qu’importe la vie privée qu’il/elle mène ?

    • Tout à fait d’accord avec toi! *Du début à la fin, grave quand même! ;)* En fait, il s’agit de se libérer de la double injonction en tant que descendant-e de colonisé-e-s, qui est « Fais comme le blanc » (venant de la société occidentale) et « Ne fais pas comme le blanc, mais comme nous! » (venant des traditionalistes antiracistes, bien qu’on puisse s’interroger sur la valeur du « nous » sous-entendu).

      • salut,
        Merci pour ce bel article, qui fait écho chez moi aussi… parce que cela me fait aussi penser aux conséquences très graves que de telles injonctions contradictoires peuvent avoir sur la sexualité. Et puis merci aussi car cela devient de plus en plus difficile, à cause de l’instrumentalisation raciste du féminisme, quand on est racisée, de tenir un discours féministe à l’intérieur de sa communauté.

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