Racisme : définition politique

Je pensais avoir suffisamment exprimé ce qu’était le racisme, tel que je le considère. Au vu de certaines questions qui m’ont été posées, et de certaines interpellations, je vois qu’il n’en est rien.

Il est vrai que j’en ai donné un aperçu ici et ici, mais je pense qu’il faut essayer d’expliquer pourquoi il est pertinent de  décorreler ce que j’appelle racisme et ce que le commun – étant souvent des dominants – appelle racisme.

La définition du mot racisme fait toujours débat. De nombreux éléments peuvent être apportés, au cours de celui-ci (certains même intéressants), mais parler de la définition du racisme, c’est un peu comme batailler avec le mot « privilège » : une bataille du sémantique qui distrait des problématiques de l’on veut – ou non – aborder. Néanmoins, je vais accepter de jouer à ce jeu pour une dernière fois.

Rappelons d’abord les trois définitions les plus courantes pour le mot racisme :

  1. Idéologie de hiérarchisation des races 
  2. Discrimination sur le critère de la race (sous-entendue injuste)
  3. Attitude d’hostilité systématique envers certaines catégories

Pour quelques recherches rapides Google, on voit que le Larousse se rapproche de la définition 1 (et fournit aussi un dialogue intéressant sur l’incertitude de la définition), tandis que le wiktionnaire de Wikipédia nous donne pêle-mêle une première définition qui serait plutôt celle de racialisme, une seconde qui se rapproche de notre définition 1, une troisième se rapprochant de notre seconde, et la dernière synonyme de notre dernière.

On peut voir alors que parler de racisme, comme ça, hors de tout contexte, ça ne veut rien dire en fait. Avec ces trois définitions, selon sur laquelle on se base, on peut parler de l’apartheid, comme de quelques blancs de banlieue qui sont rejetés de par leur couleur, ou encore de discrimination envers les gros qu’on qualifiera alors de « racisme antigros ». Quelles similitudes dans ces situations, au niveau des causes et des conséquences? Rien à voir en fait : des mécanismes différents, des histoires différentes, des contextes différents.

C’est pourquoi à un niveau politique, il est nécessaire de mettre en avant une définition plutôt que les autres, et d’expliciter en quoi elle se réflète dans notre contexte par des sous-définitions. Et la définition que je mets en avant est la première *Vous vous en doutiez ;)*.

Mais essayons de justifier pourquoi les autres sont insuffisantes, voire permettent juste de se détourner des problèmes des minorités.

La troisième définition est pour moi à barrer de manière sûre, car elle englobe tout et n’importe quoi. Horreur des clowns, disons? Votre attitude est raciste. Horreur des femmes? Ah, vous êtes raciste…Mais tiens, il y aurait pas déjà un mot pour ça? Donc les discriminations envers les femmes se noient dans le racisme? On peut voir là que cette définition est problématique, car trop englobante. Si on la choisit, le phénomène spécifique des discriminations raciales est englobée dans une définition non pertinente de « Discrimination injuste ».

La seconde définition est déjà plus intéressante en soi. Il s’agit de parler de « discriminations raciales ». Avec cette définition, on parle surtout de discriminations sur le critère de la couleur de peau et de l’apparence raciale (qui renvoient à un certain imaginaire). Déjà, elle sous-entend quasiment toujours que discrimination est négative, ce qui est faux *même si le mot est aujourd’hui connoté péjorativement*. Certaines discriminations sur le critère de la « race » ne sont pas injustes en soi : si j’achète une crème pour peaux noires, je n’ai pas l’impression d’être spécialement stigmatisée, bien qu’il y a eu discriminant sur un des aspects de ma race. Mais plus gênant encore, de la même façon qu’avec la définition précédente, il permet d’englober des choses qui n’ont ni les mêmes causes directes, ni les mêmes effets : c’est le fameux débat sur le « racisme antiblanc » (voir aussi ici).

Cette définition permet de complètement masquer qu’il y a des dominés et des  dominants. Le racisme est réduit à « discriminations raciales », donc vu que tout le monde peut en faire, c’est une question d’individu, et ainsi, pas besoin de plus d’analyses. On dit « Bouh, c’est pas bien! » et on peut passer à autre chose. D’ailleurs, on peut voir la même chose avec le sexisme : tout le monde est sexiste, donc bon, question d’individu. C’est une définition qui permet de faire fi du contexte.

Ainsi, en mon sens, la définition 1 – l’idéologie de la hiérarchisation des races – est la seule qui mérite d’être conservée : elle permet justement de restituer cette idée de domination, manquante aux autres. Le racisme est donc une idéologie qui prône la suprématie d’une ou certaines races, et ainsi en découlent certains comportements, notamment des discriminations raciales. Une autre manière courte bien qu’imparfaite de synthétiser, c’est de dire que  racisme est égal à discrimination raciale PLUS pouvoir.

Quand on pense à l’histoire du racisme, on pense Shoah, on pense colonisation, on pense esclavage et traite négrière, on pense apartheid, des actes où l’idéologie derrière, qui permet de les justifier, est bien d’abord la volonté de domination et de hiérarchie des races.

Ainsi, on peut voir comment réduire ça à une simple « discrimination sur la race » relève d’un certain mépris de l’histoire. Au vu du contexte français actuel, comment peut-on justifier alors un racisme « antiblanc »? Quels actes et/ou propos permettent dans les faits de participer à reléguer les blancs dans une catégorie subalterne? Ah oui, aucun. Ne reparlons même pas de la dernière définition qui permet juste de noyer le poisson plus profondément…

Comme il y a difficilement accord sur la définition du racisme, on peut donc dire que définir le racisme selon l’une ou l’autre de ces définitions relève du choix idéologique, choix qui ne peut se décorreler de la façon d’analyser le racisme par la suite. Choisir la dernière définition, c’est refuser de reconnaître déjà la spécificité des discriminations injustes sur la construction qu’est la race. Choisir la seconde définition, c’est refuser de vouloir parler de hiérarchie ou de domination que peuvent induire certaines discriminations raciales et refuser de vouloir intégrer le contexte à celles-ci.

Souvent, le débat s’éternise entre la 1ère définition et la seconde. Je vais vous proposer deux schémas pour résumer la situation actuelle, le premier étant issue du lien anglais ci-dessous, le second plus pédagogique proposé par mes soins.

image_lien_racisme Fond_racisme_3

Les 2 schémas permettent d’illustrer une chose : la vision des choses des blancs est tronquée. Formulée autrement, en tant que blanc, vous ne verrez que la partie émergée de l’iceberg. Si vous êtes blanc, vous aurez tendance à nier cette représentation des faits, mais au final, on peut se rendre compte que seule la première définition du mot racisme permet  d’arrêter d’amalgamer arbitrairement préjugés raciaux, discriminations raciales, voire xénophobie, avec racisme qui s’exprime alors, dans notre contexte, en tant que suprématisme blanc : le système, l’idéologie globale, qui permet aux travers des lois, des médias, ou encore des normes culturelles de maintenir les non-blancs dans des catégories subalternes.

Pour aller plus loin :

[FR] http://bougnoulosophe.blogspot.fr/2012/11/les-discriminations-racistes-une-arme.html

[EN] http://riseresistandrevolt.wordpress.com/2013/05/25/understanding-white-privilege-and-our-mental-colonisation-british-fascism-revived-in-woolwich/ (Traduction à venir)

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33 thoughts on “Racisme : définition politique

  1. Ping: Jouons au bingo antiraciste! | Ms. DreydFul

  2. Je suis d’accord à 100¨% même si…je crois qu’il manque juste un petit truc qu’au fond tu dis, mais sur lequel je crois qu’on doit insister :

    1) la question du système.

    C’est vrai, le racisme est une idéologie, mais même si cette idéologie disparaissait, si la société fonctionne sur le même système (c’est à dire si les pauvres restent de manière disproportionnée, des noirs et des basanés), la société se reproduira dans des conditions similaires en terme de race/classe.

    Du coup pour moi, l’important comme tu dis c’est de montrer que le « pouvoir » (c’est tellement génial que tu aies mis ce mot, car on ne le lit JAMAIS quand on parle de racisme) c’est comme l’idéologie mise en système. Car il y a des idéologies anti blancs sûrement (Nation of islam version Farrakhan ; « les blancs sont des démons ») etc, mais les personnes prônant ces idéologies étant démonies de pouvoir parce que subalternes racialement, leurs idéologies ne se transforement pas du tout en système sociale. Donc Farrakhan, Kémi Séba et d’autres pourront soit disant parler de haine du blanc qu’ils ne pourront jamais produire de système anti blanc ; raison pour laquelle la diabolisation dont ils sont l’objet est injuste, mais prouve que si un Zemmour peut se permettre de tout dire, un Kémi Séba ne pourra pas…

    2) La question de l’évolution du racisme ; le racisme est essentiellement culturaliste je trouve et la manière d’illustrer ça c’est l’islamophobie

    On n’a plus besoin de parler de races, on parle de cultures, de civilisations, réelles ou supposées, et on estime que certaines sont supérieures à d’autres. Mais puisqu’on ne parle pas de races, on a le droit.

    Sauf qu’étrangement, l’islam concerne majoritairement des non occidentaux, et des occidentaux non blancs (arabes, noirs subsahariens, pakistanais, indiens, malaysiens) issus des immigrations post coloniales. Donc au final, on troc le langage de la race pour celui de la « culture », de la « religion », mais au final ça vise les mêmes personnes.

    Une penseuse féministe (Colette Guillaumin) dit dans un de ses bouquins qu’il faut désormais penser « le racisme sans les races ». Et je suis d’accord, même dépouillé le l’idéologie des races, le système raciste perdure.

    Voilà bonne continuation et merci pour ces billets toujours plein d’intelligent et surtout de clarté (c’est hyper facile je trouve de faire tourner tes articles à des gens pas trop habitués aux langages militants, car tu applanis beaucoup de montagnes de blablas théoriques en des choses concrètes 🙂 )

    • Alors depuis que tu as posté, j’ai dis sur Twitter que ton commentaire valait son pesant de cacahuètes, mais je ne vais rien ajouter : c’est un ajout parfait pour l’article ^^
      Je te dirais comme pour Chacha, c’est un article pour Noobz, d’où pas de précision sur comment justement ajuster la définition à choisir à notre contexte (idéologie qui s’est matérialisée en système).
      Donc, oui, pour aller plus loin, lire ton commentaire! 😉

      PS: Merci encore pour les compliments…Je vais finir par prendre la grosse tête si tu continues! ^^ *Sinon, je pense que c’est ma pensée qui synthétise en droit-au-but : une qualité mais qui peut être aussi un défaut quand quelqu’un veut du détail. Je me faisais toujours réprimander en philo sur ça : très bien mais manque de détails!*

      • Good ! Et oui, je trouve que c’est une qualité de savoir faire des articles pour les noobz et pas seulement pour les « sachants » 😉 Keep up the good work sista !

      • Je ne rejoins absolument pas cette définition, sans pour autant être en désaccord sur le fond de vos pensées il me semble. Mon soucis est ailleurs : en admettant votre exposé, comment qualifier quelqu’un qui considère des races humaines différentes tout en considérant que le monde est merveilleux uniquement grâce à la complémentarité de ces races (donc sans les « hiérarchiser » ) ? Vous comprendrez si vous vous interrogez en ce sens que vous galvaudez ce terme en lui prêtant des intentions, ce qui empêche de le discuter en profondeur. Pour moi, un raciste croit en l’existence de différentes races chez l’humain. Le raciste, par exemple, suprématiste est quant à lui effectivement un enculé mais l’adjectif est nécessaire à la péjoration du terme.

        • Ce genre de plan sur la comète ne m’intéresse absolument pas : dans ce monde, celui qui pense ça hiérarchise en fait. Toujours.
          C’est exactement comme les gens qui parlent de la complémentarité H/F, mais reviennent systématiquement in fine aux définitions du système où la femme a moins, et donc considérée comme inférieure.
          Plus important, qualifier quelqu’un de raciste n’est pas très intéressant en soi : c’est le système qui compte. C’était un peu l’essence de ce texte, que vous laissez de côté.

  3. à peine après avoir commencé la lecture, je prévoyais de laisser le commentaire suivant :  » racisme = système de dominants/dominés basé sur la race ou l’appartenance à un sous groupe racial »;

    mais en avançant j’ai vu que tu avais parfaitement développé.

    d’ailleurs dans « ce que racisme signifie » je remplacerai « normes culturelles » par « réalités sociales ». pour bien ancrer le fait qu’il ne s’agit pas de uniquement de norme mais surtout d’inégalités concrètes.

    • Cet article n’est pas pour les « sachants » mais pour synthèse pour les noobz ou trolls 😉
      J’en avais marre des conversations inutiles et longues, où on ne parle pas de la même chose…
      En effet, le terme « réalité sociale » semble plus englobant…

  4. Merci pour ce superbe article! Je viens de me rendre compte en lisant ce blog (il n’est jamais trop tard…) de la stupidité d’un concept de rascisme anti-blanc. Je m’en serais probablement rendue compte à un moment donné, mais ce blog a clairement fait évoluer ma définition du mot rascisme. Grâce à mes opinions féministes, ce blog me donne une idée à la fois de ce que les hommes ressentent face à mes discours (pas facile de reconnaître ses privilèges…) ainsi de ce que les non-blancs peuvent ressentir face à moi. Merci pour ce double strike!

  5. Bonjour et merci pour les explications !
    Du coup je me (et te) pose une question :
    Ce schéma de construction du racisme, qui part d’une idéologie de supériorité des blancs, pour aboutir à une définition expurgée de celui-ci, rejoint-il la construction historique du racisme ?

    D’après mes vagues souvenirs d’histoire-géo, la colonisation de l’Afrique et des Amériques par les européens a été suivie par la construction de théories pseudo-scientifiques qui prétendaient justifier la domination blanche.
    Autrement dit, ton schéma se lirait de gauche à droite dans le sens chronologique : d’abord l’oppression (invisible aux yeux des oppresseurs), puis la perception et la tentative de justification de ses différences.
    En écrivant ça, j’ai aussi en tête l’histoire de la colonisation, de la décolonisation et de l’immigration du Maghreb, dont les conséquences sont aujourd’hui décrites à l’aide des définitions 2 et 3 (donc en renvoyant dos à dos blancs et racialisés, voire en faisant porter le chapeau à ces derniers).

    Est-ce que tu as des éléments qui éclaireraient cette idée ?

  6. Ping: Définitions | Pearltrees

  7. Bonjour et bel article !
    J’ai cependant un souci, pour moi, le mot « races » ne peut s’appliquer à l’espèce humaine vu qu’il est, je pense, complètement faux. Une seule et même espèce, une seule « race », avec juste des différences physiques ou morphologiques. ..
    Du coup la définition 1 me plait bien mais elle sous entend quand même que ces fameuses « races » existent…
    Une idée ?

    • Les races sont des constructions sociales.
      Il n’y a nul besoin de postuler un arrière-plan biologique cohérent pour établir des critères absolu de distinctions entre ces races, puisque ce sont des concepts mouvants, et qui varient suivant le lieu. Prenez les USA. Au plus fort de « l’anglo-saxonisme », il n’y avait pas vraiment de « race blanche », on distinguait au sein de ceux qu’on considèrerait aujourd’hui comme blancs les italiens, les irlandais, etc. comme races inférieures par rapport aux « Anglo-Saxons ».
      Il y a des différences « physiques ou morphologiques » héréditaires au sein de l’espèce humaine, comme vous le dîtes, et tant que certains assigneront des significations négatives aux corps typés de par leur ascendance et leur apparence, les races ne désignent pas tant ce qui est « en soi » que la signification attribuée par la société à ces caractéristiques physiques ou morphologiques.

  8. Ping: Racisme | Pearltrees

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