Enfance et racisme, la suite : plus que les gens, un système

Dans un précédent article, j’expliquais en quoi la République, le patriotisme et moi, on est pas trop trop amis.

Mais on pourrait me faire la remarque suivante : que ce sont des gens, et non la République même, en tant que système et administration, qui m’ont rejeté…- une variante du classique « Il y a des cons partout… » Si on pourrait déjà répondre sur la question de quand distinguer lorsqu’on parle de la République française en tant que somme des individus ou en tant que gouvernement/administration, dans mon cas, ça ne changera pas grand chose.

En effet, je n’ai pas été seulement rejetée en tant que noire par une certaine somme d’individus, mais aussi par le système en tant qu’administration. Attention, la suite va vous sembler proprement hallucinante…

Je suis née en France de parents étrangers, nés au Cameroun. Au moment de ma naissance, mes parents ont pu demander à ce que la nationalité française me soit accordée de naissance, sur la base d’une certaine loi (Je suis nulle en Droit, les juristes de formation pourront la rechercher eux-mêmes) qui rend français pleinement tout enfant né sur le sol avec des parents ressortissants d’anciennes colonies. Je fus donc française *du moins autant que je le puisse avec ma couleur*.

Mais un jour, vers mes 12-13 ans, ma francité fut  – encore – remise en doute. Mes parents reçurent une lettre administrative leur annonçant comme quoi leur fille (moi) avait usurpé  la nationalité française. Quwaah?

Mes parents n’y ont rien compris…Mais vu que le papier était une convocation pour une entrevue au tribunal (1), nous allions vite savoir de quoi il en retournait. Ma mère et moi, nous nous sommes donc rendus au rendez-vous, où on nous expliqua qu’en fait, je n’aurais jamais dû avoir la nationalité française de naissance, car le Cameroun n’était pas une ancienne colonie française, mais un protectorat (Ah ben oui, c’est pas pareil, hein, même si on en retire les mêmes bénéfices…).

A la suite de cet entretien, mes parents prirent contact avec un avocat qui géra le dossier de A-Z. Mais au vu de celui-ci, on pouvait voir qu’il y avait une volonté de l’administration à retirer la nationalité française à une enfant – au lieu de vaquer à des choses plus intéressantes comme euh, je sais pas moi, restructurer les prisons (2) – car les pièces du dossier étaient étalées sur au moins 6 ans! Donc, des fonctionnaires sont payés à rassembler méticuleusement des pièces pour un dossier bancal pour rendre apatride une citoyenne mineure : intéressant.

Le plus pénible dans cette histoire, c’est qu’entre temps, mes parents avaient fait une demande pour eux-mêmes et mes sœurs, pour acquérir la nationalité française, demande pour laquelle je n’étais pas prise en compte, vu que je l’avais déjà. De plus, étant française depuis ma naissance, je me demande alors qu’elle aurait été mon statut : camerounaise? apatride? Bref, beaucoup d’incertitudes et du coup, d’inquiétude dans cette affaire.

Heureusement pour moi, lors du procès – auquel je n’étais pas présente, il a été jugé que j’avais déjà pleinement joui de mes droits en tant que française, et qu’il était par conséquent trop tard pour me retirer ma nationalité *Ouf!*

Mais qu’est-ce que je retiens de cette histoire, moi? Ici, contrairement à l’article précédent, je peux reconnaître pleinement comment ma classe a été un avantage. Sans la situation plutôt aisée de mes parents qui ont pu payer un avocat sans sourciller, l’issue de ce procès et/ou sa longueur auraient sûrement été différentes. Cette manifestation du racisme structurel a donc pu être « surmontée » aisément (malgré la frustration que peut provoquer un tel événement), parce que je suis issue d’une famille bourgeoise (3). Néanmoins, cet événement est arrivé, parce que je suis noire (4). Cela reste un problème de racisme auquel j’ai été confrontée, et dont la résolution ne passe pas par la lutte des classes ou le féminisme.

Ainsi, aussi bien administrativement que socialement, la France m’a prouvé que je ne serais jamais une citoyenne française « comme les autres » (sous-entendu, les blancs…). Je suis d’abord noire : ma place est sans cesse remise en question, et il a fallu un procès pour prouver sa légitimité. 

Notes:

(1) Je me rappelle plus quel type d’établissement juridique exact c’était, si c’était au niveau départemental et régional…Un juriste de passage pourra peut être le savoir aussi mieux que moi.

(2) J’ai pris cet exemple, mais vous pouvez remplacer par ce que vous voulez… En ce qui me concerne, j’aurais préféré même que l’administration s’occupe de la culture des bégonias – un très bon passe-temps, et au moins non nuisible aux gens.

(3) Je ne suis pas la fille de Paul Biya, mais je ne peux dire que je ne sais pas ce que c’est que de vivre la pauvreté.

(4) Je doute qu’on aurait traité pareillement un enfant blanc, de parents anglais par exemple, ayant acquis la nationalité française par droit du sol.

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10 thoughts on “Enfance et racisme, la suite : plus que les gens, un système

  1. Ping : Johanna (bb_lu56) | Pearltrees

  2. j’entre un peu en territoire hostile mais j’ai envie de répondre quelques trucs à ce billet. J’espère que ca ouvrira à des réponses constructives et pas à du gros trolling des familles, pour ca il y a twitter 🙂

    Tout d’abord, je pense qu’il y a effectivement un aspect systémique raciste ou du moins xénophobe dans l’administration, de façon toute particulière dans l’administration chargée des conséquences de la colonisation et de la décolonisation.

    Je pense également que les gens à la tête de ces administrations ces 20 dernières années ont eu une action personnelle très importante pour renforcer ce comportement raciste. On pensera en vrac à Guéant, au ministère de l’immigration de Besson, à Brice Hortefeux, et à leur ancêtre Charles Pasqua dans les années 90 (c’est à lui qu’on doit la première grosse remise en cause du droit du sol).

    Ces deux choses ne sont pas à négliger du tout. Ceci dit, sans remettre en cause la violence symbolique que ca peut engendrer, je pense qu’il serait intéressant d’avoir le versant juridique de l’histoire, parce que l’administration, avant toute chose, c’est un système de règles définies par le droit. Sans données précises sur les dispositions juridiques qui ont mené à ton expérience il me semble assez difficile de généraliser une conclusion (dans un sens comme dans l’autre);

    Quelques remarques enfin sur la lutte des classes : il ne faut pas s’arrêter à une caricature économiciste du concept de lutte des classes. D’ailleurs la colonisation est un bon exemple à ce sujet, puisqu’elle avait une vocation de développement économique des métropoles (le discours raciste et « civilisateur » est arrivé pour justifier le tout auprès des populations chauvines d’europe, et le moins qu’on puisse dire c’est que ca a bien pris).

    Ce qui nous amène à penser le lien entre la xénophobie administrative (j’hésite à employer directement le terme racisme à cause de ce qui suit) et la lutte des classes, c’est la façon dont elle s’applique. Les discours sur l’immigration, traduits dans les faits depuis le début des années 90 (Pasqua) par un durcissement des conditions d’obtention de la nationalité française, tendent à toujours vouloir refouler l’immigré pauvre, sans avoir rien de particulier contre les étrangers riches. ou travailleurs qualifiés : on parle d’immigration de travail sur des métiers en tension (travailleurs qualifiés bienvenus), de couper le regroupement famillial (familles pauvres dehors), le mythe de l’immigré qui vient pour les allocs, etc.

    D’ailleurs, la justice a fini par prononcer la confirmation de ta nationalité française. L’aurait-elle fait face à un immigré pauvre ? C’est cette question qui fait entrer le débat dans le champ de la lutte des classes, à laquelle les étrangers, les immigrés, les nationaux racisés ne sont pas extérieurs. Après tout, le mouvement des travailleurs immigrés de PSA en 82, matrice de la plupart des mouvements antiracistes français, ne demandait pas autre chose que la reconnaissance comme travailleurs avant tout, au même titre que les ouvriers « français » (ou issus des précédentes vagues d’immigration).

    • Tu n’es pas en territoire hostile, tant que tu apportes de l’eau au moulin…Donc merci de ton commentaire.
      Comme je l’ai déjà dit, les notions d’économie ne sont pas mon fort, donc je ne sais juste pas ce que tu entends par une « caricature économiciste du concept de lutte des classes ». Il manque en effet l’aspect juridique à mon témoignage qui apporterait de la précision sur le racisme (ou non) administratif. Néanmoins, je ne pense qu’on puisse en douter : tu négliges tout simplement trop l’impact du racisme au niveau administratif, lorsque tu penses que les étrangers qualifiés ne sont pas inquiétés par celui-ci (trop d’exemples personnels encore une fois).
      S’il est évident que l’immigré pauvre souffrira toujours plus pour obtenir la nationalité française, c’est loin d’être une promenade de santé pour d’autres qui ont des dossiers qui semblent idéal : queue impossible à la préfecture, brimades, humiliations multiples pendant les procédures, délais horriblement longs, et tout de même refus parfois inexplicables…Le racisme n’est pas incompatible avec la logique capitaliste, bien au contraire, et bien sûr être à l’intersection, c’est pire.
      Comme je l’ai déjà dis, il est évident que les moyens matériels de mes parents ont joué en ma faveur face à la justice, mais il est tout aussi évident qu’une famille blanche bourgeoise (ou pas d’ailleurs) n’aurait jamais eu à lutter pour sa nationalité française devant un tribunal.

      • quand je parle de « caricature » de la lutte de classes, je pense à des choses qu’on a pu voir sur twitter comme quoi elle nierait toutes les oppressions non économiques, alors que le propos est plus complexe que ca.

        Je ne nie pas du tout la xénophobie dans l’administration (je l’ai répété un bon paquet de fois dans mon commentaire 😉 ), mais je pense qu’il y a quand même une lecture « para-économique » à en faire. Par exemple, je suis assez frappé de voir que le discours xénophobe « mainstream » est aujourd’hui très centré sur l’économie : les étrangers qui « volent » le travail, ou qui « volent » tout court. Les délires sur l’immigration pour les allocs, la focalisation sur un bas niveau d’instruction présumé… tout ca ce sont des stigmates qui, avant l’immigration de masse du XXe siècle, étaient employés en direction des pauvres, tout blancs qu’ils soient. A ce sujet, je te conseille le début de « Métamorphoses de la question sociale » de Robert Castel, qui retrace bien la mise en place de l’identité du pauvre et des stimates associés. La ressemblance avec ce qu’on dit aujourd’hui des populations immigrées est assez dingue.

        (Bien entendu il reste aussi un racisme plus fondamental, comme les bananes adressées à taubira l’ont montré, mais je pense qu’il est aujourd’hui moins mainstream que les préjugés xénophobes du pauvre immigré profiteur et malhonnête)

        D’un point de vue plus tourné vers mon expérience personnelle, l’administration a une tendance à la brimade envers beaucoup d’administrés dès lors qu’ils ne sont pas familiers de ses logiques, quelle que soie leur couleur je l’ai constaté autour de moi, envers des momes placés par l’aide sociale chez mes parents et leurs propres parents, par exemple. Il y a un préjugé fort entre le sachant et l’ignorant dans les relations entre usagers et administrations, qui ne se limite pas à la xénophobie mais peut y contribuer, les personnes racisées étant chargées d’un apriori d’ignorance et de malhonnêteté (les deux pires tares dans le système de valeurs administratif).

  3. Ping : Introduction au questionnement personnel sur l’identité | Ms. DreydFul

  4. Hallucinant ! Je ne suis pourtant pas vraiment surpris.

    Un autre exemple du même genre aussi absurde: mon fils (né de mère native du Cameroun (!) qui a eu la nationalité française via sa naissance) a eu besoin de prouver (enfin, nous, ses parents) qu’il a la preuve que sa mère est bien française ! (pour refaire sa C.d’I).

  5. qu’on vienne encore nous dire que la classe prime sur la race…

    l’administration française n’a aucune honte à vouloir retirer sa nationalité à une enfant !

  6. A propos d’avocat, les mineurs peuvent le consulter gratuitement dans pas mal de tribunaux (par exemple, à Evry, c’est le mercredi après-midi). L’aide juridictionnelle peut aussi être apportée aux plus démunis.
    Enfin, pour toutes ces questions, ne pas oublier le réseau Education Sans Frontières (RESF).

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