Une preuve de plus de l’impasse d’un certain féminisme actuel

Il y a quelque temps, j’écrivais l’article ci-dessous en vue d’une réponse collective à la philosophe Laura-Maï Gaveriaux qui nous écrivait déjà ceci (avec l’excellent commentaire du Negre Inverti en fin d’article) l’année dernière. A mon sens, elle illustrait tout à fait, avec d’autres, ce féminisme proprement occidental non intersectionnel, qui fait semblant de ne rien comprendre aux différents types d’oppressions. Au vu de la position classiste, agiste, voire raciste, que se plait à adopter cette personne sur Twitter, qui en cette semaine agitée par le tag #SolidrityIsForWhiteWomen, représente une énième goutte d’eau dans le ras-le-bol général pour le féminisme non intersectionnel, je partage donc ce texte dans mes brouillons, comme la critique d’un texte illustrant encore que « la solidarité est bien un truc de blanches » (bien que l’auteure ne se considère pas forcément blanche – on peut voir les méfaits de l’hostilité horizontale ;)).

Le 19 juin 2013, LePlus publiait un article de Laura-Maï Gaveriaux, chercheure-doctorante à l’Université de la Sorbonne, sur le silence des féministes sur les agressions de femmes musulmanes à Argenteuil. Ici, nous tenterons d’expliquer en quoi ce billet s’inscrit dans les dynamiques qui permettent ce silence, et donnerons de la voix sur ces événements, en tant que femmes racisées, nous revendiquant féministes et antiracistes.

Un sujet important mais un article personnel et lacunaire

On a lu cet article, et si nous approuvons sur le point de mettre en lumière le silence relatif qu’entraînent ces faits graves (surtout en comparaison des réactions face au drame de la mort de Clément Méric), il nous semble que comment et qui l’aborde est crucial (1). Or ici, dans son paragraphe « Silence Radio des féministes », l’auteure fait d’abord un règlement de compte personnel avec certaines autres féministes blanches qui n’a pas sa place ici. D’ailleurs, certaines qui la critiquent d’universitaire et d’élitiste avaient DÉJÀ rediffusé sur les réseaux sociaux l’information et indignation sur le cas Argenteuil. Mais encore une fois, il s’agit de querelles entre certaines féministes (On s’interroge au passage sur cette focalisation sur Judith Butler…). Où sont les racisées ? Où sont les pauvres ? Où sont les non-universitaires ? Quand parlent-elles?
S’il est en effet nécessaire de concevoir un nouveau féminisme français, comme elle le souligne, il nous semble qu’il doit s’occuper de comprendre en son sein les perspectives de toutes les femmes comme sujet.

Comment la dynamique du racisme crée le silence

Or, le racisme permet justement la conception actuelle du féminisme, qui traite le racisme comme un problème annexe, et qui induit ce désintéressement pour le racisme subi par les femmes racisées. Comment s’étonner alors que nombreuses des féministes les plus en vue – la plupart blanches, et donc privilégiées, restant dans un certain entre-soi, soient peu au courant et donc silencieuses ?

A cause de l’exclusion permise par le racisme, l’auteure de l’article n’est au courant que tardivement des faits – du moins publiquement – (on rappelle que l’information sur une première agression date du 6 juin), malgré des relais sur les réseaux sociaux par des racisés et notamment Rokhaya Diallo, qu’on peut considérer comme personnalité publique féministe antiraciste et racisée. En fait, ce que nous dit Laura-Maï en disant les féministes sont silencieuses, c’est «nous» féministes privilégiées sommes silencieuses, ce « nous » qui ne nous comprend pas.

Alliance entre femmes blanches et femmes racisées

De plus, encore une fois, ce genre d’article entérine le fait que pour qu’on parle de ces faits islamophobes, il faut des représentants blancs. Pourquoi ne pas mettre en lumière des soutiens musulmans ? Des manifestants à la mairie d’Argenteuil ? Pourquoi toujours rendre les racisés objets du sujet, et non racontant leur sujet? C’est une véritable problématique d’alliance qui montre que ceux qui peuvent braquer le phare sur certaines affaires sont des privilégiés, et ceux-là gagneraient à subvertir leur privilège en donnant la voix (ou la plume) aux sujets vivant d’autres réalités que les leurs. Surtout quand la maladresse – au mieux- s’en mêle dans certaines expressions : à  la tournure « quand bien même est-elle voilée », on préférerait un « voilée ou pas ».
Finalement, dans cet article, les femmes agressées – et au travers d’elles, celles qui subissent l’islamophobie au quotidien – se retrouvent encore une fois subalternes, tandis que l’auteure parle pour elles.

Actions de renouveau et féminismes

On ne peut s’empêcher de noter que le féminisme blanc échoue à apporter une réponse satisfaisante aux problèmes liés à l’oppression particulière des femmes racisées. Dans un climat de plus en plus raciste et notamment dans ce cadre islamophobe, il serait donc intéressant de mettre plus en avant les différentes actions que les féministes racisées mettent en place pour lutter face à leur assujettissement et rendre visible leurs revendications.
Exposer des actions comme la Muslimah Pride (2), ces messages de soutien aux attaques de ces femmes d’Argenteuil, des communiqués officiels à rejoindre les manifestations sous l’impulsion des femmes racisées, ou encore mieux écouter toutes les femmes racisées musulmanes françaises à propos du voile, nous semble l’attitude féministe à avoir.

A quand un féminisme intersectionnel, un féminisme qui prend compte de toute dynamique d’oppression (capitalisme, racisme, homophobie, transphobie, âgisme, validisme…), un féminisme de tout-e-s?

Notes :

(1) On pourrait ajouter aussi quand l’aborder, vu qu’un cri à ce silence – qui est général en fait – a été lancé, bien plus tôt, par cet article .
(2) Pour plus d’informations sur la Muslimah Pride, on peut aller sur la page Facebook, qui a tout de même plus de 10000 fans à ce jour.

EDIT 22/08/2012 : Il semblerait que suite à cet article, le commentaire du Negre Inverti sur le premier article comportant une position raciste sur l’affaire Blackgeoisie de Elle a été supprimé.

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2 thoughts on “Une preuve de plus de l’impasse d’un certain féminisme actuel

  1. Ping: L’intersectionnalité : | Mrs. Roots

  2. Horia Kebabza : « Comment les “Blanc-he-s” peuvent-ils se dirent blanc-he-s ? Car voilà un terme très déplaisant, pour les “Blanc-he-s” : leur infinie diversité – symétrique de la prétendue homogénéité des groupes minorisés – s’efface au profit d’une caractéristique commune. »
    Extrait de « L’universel lave-t-il plus blanc ? » : « Race », racisme et système de privilèges [http://goo.gl/Zc0YPm], paru en 2006 dans les Cahiers du CEDREF.
    À lire en entier, je crois.

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