Alliance : concept important et inutile à la fois

Qu’est-ce qu’un allié? Dans le langage courant, on désigne par allié toute personne avec qui on a conclu une certaine entente engageante. Lorsqu’on parle de justice sociale, de lutte contre les oppressions, il s’agit de personnes dominantes qui souscrivent au combat des personnes dominés, comme par exemple un blanc antiraciste, un hétéro contre l’homophobie, un homme contre le sexisme…

Un allié donc s’engage à prendre part à une lutte pour que d’autres personnes que lui obtiennent des droits/avantages dont lui et son groupe bénéficient déjà exclusivement. Concrètement, cela veut dire quoi? Pour moi, je résumerais cela en quelques points :

  • écouter lorsque les opprimés parlent de leur oppression : c’est la chose la PLUS importante à faire, la BASE. Il ne parlera QUE quand il aura écouté longuement et avec attention *en s’étant informé*. Si ça vous semble tyrannique, c’est votre problème, et vous pouvez aller ailleurs – genre partout – où on ne laisse s’exprimer que les gens de votre groupe dominant.
  • reconnaître son privilège : il s’agit de reconnaître que vous avez des avantages qui ne sont permis qu’à votre catégorie de personnes, des avantages qui vous sont exclusifs, autrement dit privilèges. Vous pourrez envie de batailler avec le mot « privilège » mais ce n’est pas le propos et/ou ce qui est important. Ce qui est important dans ce mot, c’est que le monde est plus facile pour vous, sous un certain angle.
  • comprendre et accepter que c’est un processus TOUJOURS en cours : c’est le point qu’on oublie trop souvent à mon goût. Arrivé à un certain stade, on se dit « C’est bon, j’ai écouté, je sais que je suis privilégié…Yeah! Je me proclame tout seul allié! ». Etre un allié pour moi, c’est savoir qu’on est JAMAIS à l’abri de dire de la merde. Jamais. Et là, c’est le moment où vous avez envie de vous jeter sous un bus, et de dire : « Donc je ne serais jamais quelqu’un de bien? Je serais toujours raciste/classiste/sexiste/homo et/ou trans -phobe? » A la dernière question, oui. Mille fois oui. Mais vous savez quoi? Vous le serez un peu moins chaque jour. Faire le deuil de pouvoir « se soigner » un jour, c’est faire le deuil de la « Vérité » atteignable un jour. C’est rejoindre « Je sais que je ne sais rien ». Bref, c’est continuer à avancer en sachant pertinemment qu’on apprend tous les jours. A vous de voir si vous voulez essayer de retirer le maximum de ce que la vie vous enseigne, ou avancer avec vos certitudes. Et surtout, essayer de sortir de cette notion de Bien Vs Mal : on fait tous des bonnes et des mauvaises choses, qu’importe ce que vous mettez derrière d’ailleurs. L’important, c’est d’essayer de suivre les valeurs que vous avez choisi. Du moins je trouve.

Bref, c’est l’essentiel pour moi à propos de l’alliance. Mais si on regarde de plus près, a-t-on vraiment besoin de ce mot? Est-ce que écouter, surtout sur ce qu’on ne connait pas, savoir reconnaître en général les avantages que l’on a dans la vie et comment d’autres ne les possèdent pas, ainsi que savoir que la vie n’est qu’une suite d’apprentissages est en soi particulier? N’est-ce pas des choses que nous devrions tous faire?

Ne devrions-nous pas tous être des alliés pour les uns et les autres sur cette planète? Comme le disait aussi Koala (mais autrement), parler d’alliés ne sert pas à grand chose au final : il y a nos amis, nos clairs ennemis puis les autres. Dans ces autres, certains essaieront de se comporter en ami (l’attitude à avoir en mon sens envers tout être humain), et d’autres…Hmm.

On aime souvent aussi se rassurer en parlant d’alliés, et d’espaces sûrs, ces derniers étant des espaces où on n’aurait pas besoin de passer par la case 101. Mais je rejoindrais encore une fois Koala, en disant aussi qu’il n’y a que des espaces plus sûrs, et non sûrs en absolu, puisque comme on vient de le voir, avoir une attitude d’allié est une remise en question permanente. Au final, je ne dirais qu’une seule chose : la justice sociale dans les esprits ne sera réalisée que lorsqu’on acceptera tous l’humilité et le doute utile comme outils de réflexion et d’aide au quotidien.

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5 thoughts on “Alliance : concept important et inutile à la fois

  1. J’aime beaucoup lorsque tu cites « je sais que je ne sais rien ».

    Je m’en rends compte des deux côtés de la barrière. En tant que privilégié évidemment, il y a tellement de choses que j’ignore encore, ou que j’ai récemment apprises et que je ne soupçonnais pas, sur le racisme, la grossophobie…

    Et puis, il y a aussi le fait qu’on a trop l’habitude de voir les choses par notre « prisme » privilégié, centré sur notre propre culture et milieu. Et donc, par exemple, plein de blanc.he.s (dont je faisais clairement partie il y a pas si longtemps, et j’essaye de ne plus le faire) parleront des lois et coutumes des autres cultures, du voile, de la kippa… en faisant comme ça se passait dans un contexte occidental.

    Donc forcément non seulement iels n’y comprendront rien (déjà, je ne suis pas sûr qu’avec de la bonne volonté on puisse comprendre ce que c’est que de vivre dans une autre culture, mais sans…), mais en plus iels croiront comprendre.

    Et de l’autre côté, par rapport au genre.
    Je me rends compte à quel point, pour beaucoup de cisgenres, c’est très compliqué de comprendre les genres non-binaires (et même souvent ceux des hommes et femmes trans, qui sont pourtant les mêmes que ceux des cis). A la fois parce qu’iels ont complètement intégré la confusion entre sexe et genre, une tonne de clichés et d’amalgames, etc.

    Mais aussi, parce qu’iels raisonnent en projetant le modèle cis sur tout le monde, et en « voulant comprendre avant d’accepter ». Si iels ne comprennent pas, alors ça n’a pas de sens et donc iels n’acceptent pas.

    Sauf que c’est l’inverse qu’il faut faire. Accepter que les genres des autres n’ont pas forcément de sens à nos yeux, tout simplement parce que c’est une construction perso et qu’on n’a pas vécu leur vie. Et accepter même sans comprendre. Et ENSUITE seulement, essayer de comprendre.

    Niveau neuroatypie, c’est un peu pareil, beaucoup d’allié.e.s (assos de parents notamment…) veulent vraiment nous aider et tout, mais gardent une perspective complètement NT-centrée, où l’état idéal c’est d’être NT ou à défaut de passer pour. Et veulent nous forcer à appliquer des règles de NT, etc. Bref, tout selon leur compréhension à elleux.

    De plus, la culture occidentale actuelle a tellement mis l’emphase sur la science, la compréhension… et s’est construite sur un (apparent) rejet des superstitions et des croyances arbitraires (même si en réalité il y en a toujours autant, mais avec un VERNIS scientifique et des cautions, bref autre sujet).

    Du coup, je pense que les gens ont encore plus de mal à accepter ce qu’iels ne comprennent pas, à se dire « ok je ne PEUX PAS comprendre mais ça existe » et à faire la paix avec ça. Comme quand on lit un texte, qu’on bloque sur quelque chose et qu’on passe à la suite.

    D’autant plus quand ça relève du ressenti personnel, ou même de phénomènes sociaux peu visibles, mais qui ne sont pas forcément cadrables dans des chiffres précis, des données objectives et mesurables.

    Je pense, donc, que en plus du syndrome du privilégié habitué à être au centre de l’attention, à tout avoir, que jamais rien n’est de sa faute, et à tout voir par SA lorgnette, il y a ce phénomène de « scientisme » qui n’aide pas.
    Les deux étant assez liés d’ailleurs puisque le milieu scientifique lui-même est complètement dominé par les HSBC riches valides et NT (parfois avec un des privilèges en moins, assez rarement avec deux en moins).

    Au moins sur le plan des genres, des orientations, peut-être sur celui du racisme aussi je ne suis pas sûr.

  2. Ping : Intersectionality | Pearltrees

  3. Rapidement, voici ce à quoi j’ai pensé en lisant ce qui précède.
    « I am not Trayvon Martin; My Mother Told Me So » accessible via http://goo.gl/Hv4Oru ; et puisque l’on a beaucoup parlé de King ces jours-ci :
    « Je dois tout d’abord vous avouer que ces dernières années, j’ai été extrêmement déçu par le Blanc modéré. J’en suis presque arrivé à la conclusion regrettable que le principal obstacle que rencontre le Noir dans son élan vers la liberté n’est ni le Ku Klux Klan, ni les ligues de défense des blancs, mais bien le blanc modéré, celui qui s’attache davantage à l’ “ordre” qu’à la justice; qui préfère une paix négative, qui se réduit à l’absence de tensions, à une paix positive, qui est la présence de la justice ; qui dit constamment “je suis d’accord avec le but que vous poursuivez, mais je ne peux pas être d’accord avec vos méthodes d’action directe”; qui, de manière paternaliste, s’imagine qu’il peut décider des étapes par lesquelles un autre homme accèdera à la liberté; qui vit dans un temps mythique, et qui conseille en permanence au Noir d’attendre “un moment plus favorable”. La compréhension superficielle des gens de bonne volonté est plus frustrante que l’incompréhension totale des gens de mauvaise volonté. L’acceptation tiède est beaucoup plus déconcertante que le rejet complet »
    Source en vo, Letter from Birmingham City Jail, also known as The Negro Is Your Brother, is an open letter written on April 16, 1963, http://goo.gl/lemZS
    GH, détenteur du Quatrième privilège (mâle blanc hétéro ET plus de cinquante ans).

  4. Je suis entièrement d’accord avec toi !

    Ceci dit, en respectant tous les points énumérés [écouter (…); reconnaître (…); comprendre et accepter (…) ], un individu lambda ne sera reconnu comme « allié » que si cette alliance est validée par l’autre parti (le « dominé », par exemple). C’est uniquement celui-ci qui décide qui est « allié » et qui ne l’est pas. Mon raisonnement te semble-t-il juste ?
    L’individu lambda doit effectuer un changement, une remise en question, un apprentissage…pour enfin être accepté en tant qu’allié mais malgré tout cela, il sera toujours un suspect, un « ennemi » possible, un « traite » potentiel… Non ? Puisque  » Je serais toujours raciste/classiste/sexiste/homo et/ou trans -phobe? » A la dernière question, oui. Mille fois oui ».

    De plus, tout comme on ne peut on ne peut catégoriser et apposer « bien vs mal », on ne peut réduire le sujet à « allié vs non allié » car en faisant cela, on fait aussi le jeu du non-allié, du « dominant » par exemple.

    Être allié exige une réciprocité.

    La fin de ton article a une tonalité « humaniste »; ou je me trompe ? 😉

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