Idéologie anti-oppression, une impasse?

Je peux m’apercevoir au gré des discussions dans les médias et réseaux sociaux comment les conversations sur la justice sociale sont tendues. Quand il ne s’agit pas une nième fois de mettre en avant le besoin d’une nouvelle efficacité de Gauche – qui ne peut se faire que sur le dos d’autres minorités, il s’agit d’interroger nos outils mêmes qui nous permettent de lire la réalité sociologique.

Si je ne suis pas réfractaire à la remise en question, je suis plus que circonspecte quand celle-ci est proposée par des dominant-e-s, des plus-priviligié-e-s, qui ont échoué à plusieurs reprises à réaliser qu’ils sont aussi une partie du problème (ne leur en déplaise). Mais soit. Si nos outils nous amenaient à des impasses dans la discussion? S’ils n’entraînaient que la violence? S’ils ne provoquaient qu’une hiérarchie inversée et une quête à la pureté? Je vais essayer de me pencher sur ces questions sur lesquelles aujourd’hui, je pense avoir un avis tranché, ce qui n’était pas forcément le cas à la naissance de ces débats.

Impasse mais causée par qui?

Certains pensent que nos outils et concepts (intersectionnalité, dénonciation systématique du fait oppressif, splaining, notion de privilège…) pourraient devenir un frein à l’entente, et à la discussion dans nos espaces féministes. Mais je vais vous sortir un scoop : ils sont fait pour! Ces concepts  nous aident à expliquer la réalité, à la mettre au grand jour. Ils ne sont pas là pour la discussion, mais pour révéler l’oppression! Lorsque vous vous pesez et que la balance affiche un poids, vous n’allez pas commencer à dire que la balance est déréglée, juste parce que le poids affiché ne vous plaît pas! On peut se poser la question de la pertinence de se peser (Il y a même plutôt intérêt), mais dans notre cas, révéler l’oppression ne devrait pas être remis en cause (à moins d’être un dominant refusant de la voir).
L’impasse qui est souvent vue et les ruptures observées existent tout simplement, parce que la perspective dominante a échoué à regarder en face l’oppression, qu’elle s’est renfermée sur sa vision des choses. Va-t-on blamer les dominés maintenant de révéler les faits oppressifs pour éviter l’impasse?

Colère des marginalisées

Ces multiples impasses et frictions dans le féminisme ont été sans cesse soulevées par les plus marginalisées, notamment le féminisme noir (1) et le transféminisme (2) qui ont une longue histoire de ressentiment avec le mouvement dominant. Si ces problèmes sont persistants encore aujourd’hui, c’est justement parce que la perspective dominante s’accroche à son privilège et échoue à comprendre ses « soeurs », sur les autres visions de la réalité sexiste. La colère légitime et la violence des plus marginalisées les amènent le plus souvent à la rupture, et à créer leurs mouvements. Pas parce que nos outils seraient trop absolus, et créerait l’impasse et cette colère. Tout simplement parce que leur remise en question est justement ce qui provoque la colère, remise en question qui ne semble émaner que lorsqu’on a pas le beau rôle.Lorsqu’on verra une remise en question de ces outils globale peut-être pourra-t-on croire à ce qu’elle soit possible. Tant qu’elle n’émanera que comme réponse à la dénonciation d’une oppression, elle ne peut être prise au sérieux.

Privilisme, ou l’exemple effarant de cette remise en question

Mais ce que je trouve d’autant plus inquiétant avec cette remise en question de la dénonciation de l’oppression, dans ce type de contexte, on en arrive à voir de la hiérarchie inversée et à penser le privilège comme une insulte. Taonga Leslie, pourtant noir et intéressé par la justice sociale, arrive à acheter la logique complètement tordue d’une discrimination injustifiée par le privilège.(3)Si tu te mets à défendre l’idée d’un truc inversé, en général, ça sent mauvais. Très mauvais.

Pleine de phrases sont tellement outrageuses à certain niveau qu’il devient difficile de le prendre au sérieux. L’auteur soutient qu’avoir un peu conscience de son privilège, mais en avoir trop conscience – qui quantifie le « un peu » et le « trop »?- devient un préjudice. Ah bon? En quoi pourrait-il être préjudiciable d’avoir une conscience élevée de son privilège? L’auteur nous dit aussi que souvent, les accusations de mansplaining et de whitesplaining sont utilisées pour rejeter le point de vue d’entrée de son interlocuteur. Sans nier qu’on puisse tomber dans ce travers, en général, ça n’arrive pas, puisque celui-ci est du sexisme/racisme déguisé, qu’il n’est pas possible de laisser passer. Mais pire encore, l’auteur prétend ne pas comprendre  l’exigence d’activistes à ne pas subir l’oppression dans leurs propres rangs, pour laisser passer sans remarque/reprise ceux qui fautent. Il reprend aussi l’idée d’une hiérarchie inversée, où des dominés tireraient fierté d’être les moins privilégiés : un discours assez odieux à brosser comme réalité.

Il semble oublier (ou choisir partiellement) les enseignements des luttes sociales. Bien qu’il s’agit de lutter pour accorder de la valeur aux gens en tant qu’individu, la lutte ne peut être détachée de condamner les dynamiques d’oppression dans nos interactions personnelles avec les autres. Ainsi, nous ne discréditions pas la parole des privilégiés parce qu’ils ont du privilège, mais parce qu’ils reconduisent des logiques oppressives, et cela ne peut être ignoré, et mis de côté. Il veut oublier que c’est aussi la radicalité (et la cohérence de celle-ci) qui permet l’achèvement de la lutte, et non la tiédeur de la compromission avec des dominants qui ne sont pas prêts à être bouleversé (aussi plein de bonnes volontés qu’ils s’imaginent).

Radicalité ou rien

Pour ma part, mon choix est fait. La rupture est consommée, entre réelles intersectionnelles et tièdes féministes qui ne sont pas prêtes à abandonner la rédemption (ce sur quoi je reviendrais dans un prochain article). Je ne peux pas compromettre ma pensée, en laissant glisser les attitudes oppressives de celles qui se voient comme des « alliées ». J’essaye de m’appliquer une logique de responsabilité : je peux dire de la merde, agir de façon oppressive (n’étant pas exempte de privilèges), mais il est normal qu’on m’en tienne responsable. Je ne cherche pas à fuir ma responsabilité, en demandant qu’on me passe mes incartades, mes bourdes, mes fautes.

C’est mon chemin : la radicalité et l’exigence.

Sources :

[1] Traduction de la déclaration du « Combahee River Collective »

[2] Renouveau du transféminisme, selon l’Observatoire des transidentitées

[3] Privilisme, ou quand le privilège devient une insulte (EN)

Advertisements

7 thoughts on “Idéologie anti-oppression, une impasse?

  1. Ping : Johanna (bb_lu56) | Pearltrees

  2. La lutte pour la représentation de tous personnes dans l’âme publique est bien totalement accompli (sauf un petit arrière-garde y ne vaut pas répondre). Mais il reste des grandes inégalités dans la vie réelle. Je croit que plupart des gens rationaux savent déjà les problèmes. Ce n’est pas la peine de faire « conscient », que informé et invité à la résolution. Coopération est la nouvelle mode, est pourquoi est-ce mauvais?

  3. Ping : L’espoir de la rédemption, ce monstre à tuer | Ms. DreydFul

  4. Merci d’exprimer si bien ce que je n’arrive pas à me formuler.

    L’intersectionnalité n’est pas une impasse, je crois que c’est d’ailleurs la seule voie *avec* issue.

    Quant au « privilism », je ne me remets pas de cette idée d’avoir trop conscience. Ça n’a aucun sens. Savoir qui l’on est et dans quel contexte on existe, être conscient donc, ça ne peut pas être excédentaire. Pour faire une comparaison moisie, c’est comme la vue. On peut être plus ou moins myope ou astigmate et avoir besoin d’une correction plus ou moins forte, mais quand on voit, on voit, on ne dit pas « je vois trop bien, attention c’est dangereux ». Être conscient c’est être en pleine possession de ses moyens de pensée critique, et travailler à le rester.

  5. Féminisme et autres considérations…

    « Impasse… »
    Oui, les « outils et concepts » sont un frein à l’entente et à la discussion mais ils permettent aussi de faire une sélection face aux personne qui n’ont pas l’esprit ouvert, qui refusent la réalité. Il suffit que l’Histoire soit écrite par les vainqueurs, les dominants, les oppresseurs. La parole doit être aussi et d’abord aux vaincu-e-s, aux dominé-e-s, aux oppressé-e-s. L’intersectionnalité, entre autres, permet de voir qui est qui et donne plus de poids à la revendication.
     » Lorsque vous vous pesez et que la balance affiche un poids, vous n’allez pas commencer à dire que la balance est déréglée, juste parce que le poids affiché ne vous plaît pas!  » Belle métaphore ! C’est fou le nombre de personnes qui estiment que la balance est déréglée ! D’où l’utilité de ton blog.

    ‘Colère… »
    Le féminisme n’échappe pas — tout comme l’anti-racisme — à plusieurs visions du sujet. Là, encore, fédérer est une entreprise colossale.

    « Privilisme… »
    « des dominés tireraient fierté d’être les moins privilégiés  »
    S’affirmer en tant que « victime » semble perçu comme une domination inversée par certain-e-s alors qu’il n’en est rien: une victime reste une « victime ».
    Un autre paradoxe: des non-blancs m’ont aussi reproché d’en faire trop (maintenant que j’ai compris et admis le « privilège blanc », par exemple) car j’accorde, selon eux, trop d’importance à cela ! Où est l’insulte ? Ils s’insultent eux-même !

    « Radicalité… »
    Tout comme le terme « privilège », il y a différents niveaux d’interprétation à ce mot. Il est souvent perçu — à tort — comme étant synonyme d’extrémisme, d’intransigeance; d’esprit obtus, de repli sur soi…alors qu’il n’est qu’un moyen fort, direct, percutant pour réveiller les consciences signifiant: ça suffit ! Il ne s’agit que de « lutter à armes égales ».

    NB: Je sais bien que mes commentaires sur tes articles n’ont pas valeur d’exemple car je ne suis pas le mieux placé pour en être un moi-même (homme-blanc-hétéro-…). Je me permet d’écrire juste dans l’idée d’attirer mes semblables à la réflexion, à la prise de conscience, à une autre vision du prisme social tel qu’il leur a été inculqué.
    Désolé s’il y a parfois redondance entre tes propos et les miens.

  6. Sans lien direct avec ce qui précède mais quand même…
    « Christiane Taubira est ministre de la justice ; elle est également une femme, noire et âgée. Elle porte, quasiment seule d’ailleurs, deux très gros projets du gouvernement Ayrault, le mariage pour tous et la réforme pénale. Il était logique et normal que le flot de critiques soit ininterrompu ; pourtant ce qu’elle subit depuis plusieurs mois et qui est très visible sur les réseaux sociaux et les commentaires d’articles de journaux en ligne est une attaque sur ce qu’elle est et pas sur ce qu’elle fait. On peut également noter, que, pour beaucoup de ceux qui la critiquent, ce qu’elle fait est la conséquence directe de ce qu’elle est. Il serait impossible d’étudier les attaques subies sous un seul prisme, le racisme ou le sexisme, car on ne cernerait pas combien ces attaques combinent sexisme et racisme. Une femme blanche ne subirait pas les mêmes attaques, un homme noir non plus. (…)
    Taubira subit une triple discrimination, sur la race, le genre et l’âge, et c’est sur cela qu’elle est attaquée. »
    http://goo.gl/hGqK5Y

    • Si, si, un peu dans le thème quad même, parce qu’on ne peut arriver dans ce genre de mécanisme de l’idéologie anti-oppression qui serait contreproductive, qu’en niant un ou plusieurs axes de l’oppression.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s