Le Womanism, et ce qu’il représente

Dans cet article, je vais tenter de vous raconter la genèse de ce mouvement qu’est le womanism, avec mes propres mots (bien que je vous laisserais mes sources en bas d’article).

Pour comprendre ce qu’est le womanism, et ce qu’il représente, il faut se replonger un peu dans l’histoire des mouvements de justice sociale américains, dans l’histoire du féminisme et des droits civiques.

Anthea Butler en fait une très bonne synthèse dans son article « Women of Color and Feminism: A History Lesson and Way Forward »(1). Elle rappelle comment les afro-américaines n’ont jamais eu le luxe de faire l’économie d’une analyse du racisme et du classisme (qui leur porte aussi souvent préjudice) en plus du sexisme, par rapport aux femmes blanches de classe bourgeoise qui avaient tout le loisir de se concentrer seulement sur ce dernier.

Je pense que l’illustration la plus ancienne (et parfaite) de la genèse de ces tensions évidentes entre femmes noires et femmes blanches est Sojourner Truth. Sojourner Truth était une ancienne esclave qui a consacré une grande partie de sa vie à la cause des opprimés, et notamment aux mouvements de femmes. Elle est bien connue pour son fameux speech « Ain’t I A Woman? », donné à la Convention Des Droits Des Femmes en 1851qui souligne la différence de vécu entre femmes noires et blanches. Bien qu’il n’existe pas de consensus sur l’exactitude du speech (débat controversé), on reprend souvent comme source (2) le compte-rendu d’une féministe blanche Frances Gage qui assista à cette même convention, et dont voici un extrait :

« Dat man ober dar say dat womin needs to be helped into carriages, and lifted ober ditches, and to hab de best place everywhar. Nobody eber helps me into carriages, or ober mud-puddles, or gibs me any best place! (…) And a’n’t I a woman? Look at me! Look at me! Look at my arm! (…) I have ploughed, and planted, and gathered into barns, and no man could head me! And a’n’t I a woman? I could work as much and eat as much as a man – when I could get it – and bear de lash a well! And a’n’t I a woman? I have borne thirteen chilern, and seen ’em mos’ all sold off to slavery, and when I cried out with my mother’s grief, none but Jesus heard me! And a’n’t I a woman? »

Cet homme là-bas dit que les femmes ont besoin d’être aidées pour monter en voiture, et qu’on doit les porter pour passer les fossés, et qu’elles doivent avoir les meilleures places partout. Personne ne m’aide jamais à monter en voiture, ou à passer les fossés, ou ne me donne une meilleur place! (…) Et ne suis-je pas une femme? Regardez-moi! Regardez-moi! Regardez mon bras! (…) J’ai labouré, planté, et rempli des granges, et aucun homme ne me précédait! Et ne suis-je pas une femme? Je pouvais travailler autant qu’un homme, et manger autant qu’un homme – quand j’avais assez à manger – ainsi que supporter tout autant le fouet! Et ne suis-je pas une femme? J’ai mis au monde treize enfants, et vu la plupart d’entre eux être vendus comme esclaves, et quand j’ai pleuré avec ma douleur de mère, personne à part Jésus ne m’écoutait! Et ne suis-je pas une femme?

Dans ce speech, on peut déjà voir comment en tant que femme noire et femme blanche, le visage de l’oppression est bien différent. Au travers de ce discours, Sojourner souligne comment être femme et noire signifie ne pas avoir droit à ce qu’on pourrait appeler du sexisme paternaliste (benevolent sexism) contre lequel luttent les femmes blanches. Ainsi, les conflits entre femmes noires et blanches sont légion, puisque le féminisme tel que défini par les femmes blanches ne prend pas en compte le critère de race et de classe. Un autre de ces conflits historiques nous est rappelé par Anthea Butler.

Il s’agit de l’opposition entre Ida B. Wells, journaliste et activiste du mouvement des droits civiques, et Frances Willard, une sufragette. Anthea Butler nous explique comment Wells voulait que Willard reconnaisse le problème du lynchage des hommes noirs dans le Sud, mais que malheureusement Willard croyait aux stéréotypes racistes sur les hommes noirs en tant qu’êtres violents et violeurs potentiels de femmes blanches. Willard pensait que les lynchages étaient justifiés puisqu’elle croyait à l’idéologie raciste de l’homme noir menace sexuelle. Ce genre de conflits ont participé à éroder les relations entre femmes noires et blanches, et ont amené la formation du féminisme noir.

Pour résumer un peu (car je rappelle que je veux surtout vous parler du womanism aujourd’hui), le féminisme noir s’est donc formé dans les années 80 sur l’idée de parler des expériences des femmes noires et est représenté par d’illustres femmes noires comme Angela Davis, Audre Lorde, et Patricia Hill Collins (qui accorde grande importance à l’héritage de Sojourner (3)), mais en parallèle a donné naissance à un courant dérivé, le womanism.

Qu’est-ce que le womanism? Alice Walker, créatrice de ce mouvement, en donne la définition en 4 points dans l’un de ces écrits (4), que je vais résumer ici par  :

  1. Une féministe noire ou une femme de couleur
  2. Une femme qui aime les autres femmes, sexuellement ou non, et qui apprécie et préfère la culture centrée sur les expériences des femmes
  3. Une femme qui aime la musique, la danse, la lune, l’esprit, entre autres, et elle-même en dépit de tout
  4. Une womaniste est à une féministe ce que le violet est au lavande.

Je pense que dans ces termes, Alice Walker voulait mettre une emphase sur le tout que peut représenter une femme pour sortir de la dialectique d’oppression centrée autour du sexisme. Il s’agit donc d’un précédent exprimant l’idée d’intersectionnalité, puisque ce mot n’a été popularisé par Kimberlé Williams Crenshaw qu’en 1989 (soit 6 ans plus tard). Bien sûr, depuis ce premier texte d’Alice Walker, le womanism ainsi que le féminisme noir ont énormément évolué. Mais il reste que le womanism est un terme parlant pour beaucoup de femmes noires et non-blanches puisqu’en insistant sur l’idée d’un tout, on peut considérer l’oppression comme entière et complexe, et donc se préoccuper de chacun de ses constituants (racisme, classisme, homophobie…). Au final, les mouvements du womanism et du féminisme noir sont très proches (car tous deux incluant les principes de l’intersectionnalité) mais partent de deux postulats différents : au travers du féminisme noir, il s’agit de réclamer ce terme et de refuser de laisser les femmes blanches le définir seules, au travers du womanism, il s’agit de considérer que le féminisme est par défaut non intersectionnel et de repartir sur un terme qui comprend déjà l’intersectionnalité.

Car le mot womanism, ayant été inventé pour parler directement d’expériences non-blanches féminines,  est intersectionnel par essence, ce que n’est pas le féminisme. C’est pourquoi certaines activistes anti-oppression préfèrent cette école de pensées, plus proche d’elles et de leurs expériences. D’ailleurs, ce mot rencontre toujours un fort écho outre-manche car l’opposition entre femmes blanches et noires est loin d’être terminée (5) : le féminisme échoue encore trop souvent à incorporer des analyses de classe et de race, comme je le note moi-même (ici et ici, par exemple).

En conclusion, je terminerai par une analogie que je fais souvent…En définitive, le womanism a été créé en tant que  nouvel outil flambant neuf anti-oppression, alors que le féminisme noir est une version avec une importante mise à jour de l’ancien outil féminisme par défaut. Pour les deux, l’intersectionnalité est clé.

Sources :

[1] Anthea Butler (28 juillet 2013) « Women of Color and Feminism: A History Lesson and Way Forward » Du webzine RH Reality Check : http://rhrealitycheck.org/article/2013/07/28/women-of-color-and-feminism-a-history-lesson-and-way-forward/

[2] Jone Johnson Lewis – « Ain’t I A Woman? – Sojourner Truth, 1851: Account by Frances Gage, 1881 » du blog Women’s history : http://womenshistory.about.com/od/sojournertruth/a/aint_i_a_woman.htm

[3] Trudy (19 Avril 2013) – Citation de Patricia Hill Collins, extraite du blog Gradient Lairhttp://www.gradientlair.com/post/48378535843/patricia-hill-collins-sojourner-truth-black-feminism-wom

[4] Citation d’Alice Walker (In Search of Our Mothers’ Gardens: Womanist Prose Copyright 1983) extraite de : http://noteasybeingred.tumblr.com/post/206038114/alice-walkers-definition-of-a-womanist-from-in

[5] Renee Martin (27 Mars 2009) « Womanism/Feminism…Feminism/Womanism » du blog Womanist Musings : http://www.womanist-musings.com/2009/03/womanismfeminismfeminismwomanism.html

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5 thoughts on “Le Womanism, et ce qu’il représente

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  2. Ping : L’intersectionnalité en question (1) : la dépolitisation blanche | CHRONIK D'UN NÈGRE INVERTI

  3. Ping : Quand le féminisme radical est pronfondément raciste | Ms. DreydFul

  4. Hello, un petit commentaire que tu n’es pas obligée de publier (c’est juste plus simple que les DM de twitter), avec des petites coquilles dans ton texte :

    – puisque le féminisme tel que défini par les femmes blanches ne *prend* pas en compte le critère de race et de classe.

    – 2) Une femme qui *aime* les autres femmes, sexuellement ou non

    – Une womanist est aussi féministe que le violet est lavande., je traduirai plutôt : « le womanism est au féminisme ce que le violet est au mauve / lavande » ou « une womaniste est à une féministe ce que le violet est au mauve / lavande », parce que la construction « aussi … que » c’est souvent utilisé pour souligner un paradoxe, ce qui n’est pas le cas ici.

    – l’opposition entre femmes blanches et noires est loin d’être entérinée : je sais pas si entériner est le bon mot, j’ai l’impression que c’est un contre-sens ?

    – En conclusion, je *terminerai*

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