PFR : Parcours d’une femme littéraire

Aujourd’hui, je vous présente le témoignage de Mrs Roots. Mrs Roots tient un blog bilingue traitant de littérature et de questions féministes, que je vous recommande chaudement. Comme elle se présente elle-même sur son blog, elle est française, bibliophile, et nappy. Mais je pense qu’elle est beaucoup plus que ça, et vous pouvez aussi interagir avec elle sur Twitter pour vous faire votre propre opinion 😉 Voilà, je vais pas parler plus longtemps. Ah si, je tiens à faire remarquer qu’elle est la seule – cela m’a surpris, j’avoue ^^ – à avoir répondu linéairement à la trame d’aide que je donne pour cette rubrique. Ainsi je l’ai laissé volontairement dans ce texte. Voilà, je me tais maintenant!

Bonjour !

On me connaît sur la toile sous le surnom de Mrs Roots. J’ai 21 ans, et je suis métisse de culture. J’emploie souvent cette expression qui peut sembler être un pléonasme, mais aux yeux des gens je suis simplement noire, alors j’aime bien préciser. Je suis française et j’ai des origines antillaises et africaines. Mais, quoique l’on puisse penser, ces différents aspects, et adjectifs, ne sont que des composantes de mon identité. Je me définis davantage comme un « carrefour », à la croisée de mes expériences diverses, de mes centres d’intérêts, de mes rencontres…etc

Aussi, je suis une petite littéraire à tendance humaniste, je touche un peu à tout, j’écris, je lis, je voyage,  et tous ces intérêts étayent ma manière de pensée et visent à briser mes préjugés.

Le féminisme et moi

Le féminisme, je l’ai découvert tardivement. Je savais ce que c’était, et je m’en suis approchée par la littérature avec des personnages comme la Marquise de Merteuil dans Liaisons dangereuses. Elle me fascinait par sa capacité à être ce qu’elle voulait tout en faisant croire qu’elle se pliait au système patriarcal de l’époque, mais aussi en mettant en avant comment l’éducation est la meilleure arme d’émancipation possible – et d’ailleurs, l’auteur était un féministe qui encourageait l’éducation des femmes !

Mais malgré mes intérêts littéraires, je me suis sentie concernée qu’il y a seulement deux-trois ans. C’est facile de dire « je suis féministe », mais souvent on ignore ce que cela veut dire. Aujourd’hui, j’apprends, et je vois que le féminisme intersectionnel est beaucoup plus intéressant qu’on ne le pense, va au-delà d’une question de salaire car il n’y a pas UN type de femme mais DES femmes.

Te réclames-tu féministe?

Pas encore, car j’estime que j’ai encore des choses à apprendre, des femmes à lire. Je pense que pour l’heure je passe par un processus d’identification avec des féministes noires, pour me construire avant d’élargir mon horizon et d’avoir un regard critique. Par exemple, je suis vraiment ignorante sur la question des femmes musulmanes, et j’aimerais en savoir plus.

Il y a encore des réflexions sexistes dans le discours des gens qui passent inaperçu parfois, ou que je peine à identifier même si ça me fait tiquer. Donc ça se travaille, mais je suis bien entourée !

En tant que femme racisée, quels ont été les faits racistes/sexistes (ou autres oppressions) qui t’ont le plus marqués dans ta vie personnelle?

Pour moi, c’était – et c’est encore – la constante remise en question de mon identité. Je me suis rendue compte déjà qu’en terme de représentations, j’ai eu un grand vide à cause de ce raccourci « nos ancêtres, les gaulois » et qu’à chaque fois, je devais répondre à « tu viens d’où ? ». Je me souviens avoir pleuré auprès d’une amie, il y a un an, car j’avais le sentiment que ce ne serait jamais assez, que je ne serai jamais assez française, ou assez noire aux yeux des uns ou des autres, car c’est là l’envers du « carrefour ».

Je ne compte pas le nombre de fois où l’on m’a fait comprendre que je n’étais pas « vraiment » française. Ni le nombre de fois où l’on m’a traité de bounty parce que non, je ne suis pas africaine, je ne suis pas que ça. Ce sont des origines que je n’ai pas la prétention de revendiquer, étant donné mon éducation française, et ce, quand bien même je m’y intéresse. Et le débat sur l’identité française n’a pas aidé non plus. Les gens se sentent obligés de vous demander de choisir, et parfois ils ne s’en rendent même pas compte.

C’était plus douloureux et plus violents que les quelques commentaires racistes que j’avais entendu dans ma vie. Et ce n’est pas faute d’être entourée, aimée et forgée par ma famille. J’ai toujours su d’où je venais, j’ai toujours aimé cette diversité à laquelle j’appartiens, sans avoir la prétention de me dire africaine ou antillaise « entière », parce que goûter quelques plats ne vous font pas acquérir ces cultures. Moi, j’apprends constamment d’elles et de tout ce qui m’entoure, et c’est vraiment épanouissant.

Aujourd’hui, j’ai compris que son identité, il faut se la définir. – et encore davantage quand on est métisse. Je lutte activement contre ces cases auxquelles on doit se plier. Quand on me demande sur mes origines, je réponds sans problème, puis je demande à mon tour « et toi, tu viens d’où ? ». Certains sont surpris parce qu’ils ne se sont jamais posés la question ou simplement parce qu’être blanc ne nécessite aucune question.

Je suis plus que ça, plus qu’une femme noire française avec des origines. Par exemple, j’ai vécu un an en Finlande et ça a contribué à forger mon attitude, ça aussi c’est mon identité. Plein de choses nous composent et si l’État ne le comprend pas, si les gens ne le comprennent pas, personne ne le fera à part nous-mêmes.

Que penses-tu des oppressions différentes du racisme et du sexisme? (Si tu les subis, et veux-en parler, quels faits marquants pour toi?)

En fait, ça peut paraître très naïf ou vague, mais c’est le prolongement de l’ignorance qui m’effraie autour de ces autres oppressions, c’est le climat, les cadres dans lesquels on les entretient qui me révoltent. Par exemple, l’islamophobie est un problème en lui-même, mais son cadre, la propension des médias à jouer sur ces climats de peur et d’ignorance sans scrupules, c’est ça que je ne comprends pas.

Comme la censure des romans afro-américains des semaines précédentes que j’évoquais, pourquoi faut-il remettre en question le peu de littérature mettant en avant les minorités ? Ce sont tous ces paradoxes et l’entretien de l’ignorance assumés que j’exècre. C’est l’invisibilité de vraies voix, de personnes concernées en faveur d’un ethnocentrisme exacerbé qui m’énervent. J’ai des amis immigrés qui me parlent de leurs vies, de ces choses que ne disent pas les médias quand ils parlent de l’Afrique.

Ou encore la hiérarchisation des luttes contre ces oppressions, je trouve ça aussi dangereux que les oppressions elles-mêmes, car à l’intérieur de ces mêmes mouvements, il y a des rapports d’égo et l’illustration de ce « on est tous le discriminé de quelqu’un ».

Quelles sont les personnes qui t’inspirent et pourquoi? 

Ça va faire un peu « remerciement aux Oscars » mais ma mère, parce qu’elle est dotée d’une incroyable ouverture d’esprit, ce qui fait que je n’ai jamais eu peur de lui parler de quoique ce soit. Elle a aussi toujours insisté sur le fait que j’étais française, et que personne ne pouvait m’enlever ça, je crois qu’en faisant cela, elle voulait prévenir ces remises en question que je rencontrerai toute ma vie.

Diderot, parce qu’il est l’un des rares auteurs français n’ayant pas contribué à l’esclavage et que son œuvre « Supplément au voyage de Bougainville » porte cette phrase que je n’oublierais jamais : en prenant un vieillard africain s’adressant à un colon «  Quel droit as-tu sur lui qu’il n’ait pas sur toi ? »

Toni Morrison, parce que c’est une femme qui a su parler des communautés noires sans  les cloisonner, sans faire de compromis que ce soit vis-à-vis des blancs ou des noirs d’ailleurs. Tout le monde peut la lire. Mais surtout, parce qu’elle a joué un grand  rôle dans ce processus d’identification. J’ai lu beaucoup de livres où l’héroïne me ressemblait par son caractère, mais je n’ai jamais eu la sensation qu’on parlait de moi. Vous voyez la nuance ?

Alex Haley, parce que je regarde Racines depuis que j’ai 8 ans et que, sans son œuvre, je ne sais pas s’il y aurait eu quelque chose d’égalable.

Et j’en ai encore plein d’autres, mais je m’arrête là pour le moment.

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