L’espoir de la rédemption, ce monstre à tuer

Comment ne laisser aucun espoir dès le titre…Fait. Si je voulais faire court, je pense que je vous reparlerais de vos cours d’introduction à la philosophie au lycée (si vous avez effectivement ces souvenirs) et le fameux « Je sais que je ne sais rien » attribué à Socrate, qui répondent pourquoi l’idée de la rédemption est une illusion, une fumisterie, un piège.

Mais comme je suis bavarde *Chiant n’est-ce-pas?*, je vais développer un minimum et expliquer pourquoi il faudrait tout de même essayer de garder cette maxime en tête un peu plus souvent dans le contexte de la justice sociale. Dans un précédent article, j’évoquais rapidement comment voir l’idéologie anti-oppression comme une recherche de la pureté amenait les gens à la penser comme une impasse.  Les gens qui y voient une impasse sont souvent accrochés à l’idée de la rédemption. Aujourd’hui, j’aimerais illustrer comment la croyance en la rédemption et le besoin de remise en question de l’idéologie anti-oppression sont liés. Bien plus étroitement que vous pouvez le penser.

Comme j’essayais de l’expliquer en partie dans ce storify, je crois que le privilège se montre beaucoup plus chez les féministes qui croient avoir appréhendé les autres oppressions, mais ne l’ont jamais fait en tant qu’oppresseur. Il est plutôt facile de pointer du doigt et de s’indigner face aux comparaisons de Taubira à un singe, mais de ne pas vouloir comprendre comment le voile est polysémique et/ou comment centrer le féminisme sur son expérience de blanche cishet est oppressif. Souvent, les comparaisons à tout va d’oppressions finissent par effacer chez ceux qui n’en sont pas victimes le fait qu’ils ont déjà participé à l’oppression, et qu’ils risquent d’y participer encore.

Au final, à force de croire en la rédemption pour soi-même, on finit par l’accepter chez des individus dont la rédemption devrait être surveillée de très près. Je vais l’illustrer au travers du cas de Hugo Schwyzer. Mais qui est Hugo Schwyzer, me direz-vous? Il y a tellement de sources (toutes en anglais malheureusement) sur comment cet homme blanc cishet valide a acquis une solide place au sein du féminisme courant (ayant écrit dans des médias féministes bien en vue, comme xojane ou Jezebel, repris même sur Madmoizelle – si, si!), alors qu’en tant que professeur d’Histoire et d’études de genre, il a eu des relations sexuelles avec 4 de ses élèves et qu’il a essayé de tuer sa petite-amie (plus de détails ici). On peut se demander comment la parole d’un homme au passé antiféministe très marqué peut représenter un repère et une référence dans un mouvement censé lutter contre l’oppression des femmes. Cela n’est possible que lorsqu’on croit si fort à la rédemption, que la parole de l’oppresseur pourtant teintée a autant de poids que celle de l’opprimé sans cesse muselée. Mais s’il ne s’agissait que de cela…Beaucoup de féministes notamment des féministes de couleur ont tenté de faire remarquer aux féministes mainstream le danger de laisser une si grande place à un homme qui semblait de toute évidence plus occupé à attirer l’attention sur lui et ses besoins que sur l’oppression des femmes. Mais au lieu d’avoir le soutien qu’elles auraient du espérer de « soeurs féministes », elles ont subi les attaques de Hugo Schwyzer, soutenues par un nombre important de féministes trop aveuglées par l’idée de l’homme repenti qu’elles voyaient en Schwyzer.

Si vous voulez en savoir plus, vous pouvez lire cet article de Jamie Nesbittt Golden, ou encore l’excellent storify de Trudy, qui expliquent bien quels sont les torts reprochés à Hugo Schwyzer (en gros, cautionner la pensée suprématiste blanche en plus de prendre trop de place dans le féminisme). Les abus de ce personnage sont tellement nombreux qu’il existe même un tumblr les répertoriant! Cet homme a abusé de sa position de pouvoir jusqu’à finir par accepter sur Twitter, qu’il savait effectivement ce qu’il faisait et qu’il agressait les femmes de couleur, justement parce qu’elles avaient raison et l’empêchaient de prendre la place qu’il voulait dans le féminisme. Il a essayé de se cacher derrière ses maladies mentales, mais cela n’excuse en rien l’abus.

Les féministes blanches qui ont cautionné les nombreux propos excluants de Hugo Schwyzer n’ont jamais cru bon de s’excuser, ou quand elles l’ont fait, se sont aussi trouvées des excuses (Jill Filipovic *sifflote*). Ainsi, je vous pose la question : comment la croyance en la rédemption ne peut être partie prenante de ce fiasco féministe? Si on était pas prêt à accepter si vite que les gens changent aussi drastiquement toute une vie de conditionnements, n’aurait-on pas pu voir venir cette débâcle? Cet article répond aussi à ces questions : il semblerait que la réponse soit deux fois oui.

Je le répéterais encore une fois : l’idéologie anti-oppression n’est pas une impasse, elle est un chemin plus dur et difficile que les sirènes simplistes auxquelles on veut céder. Tant qu’on pense que le changement est miraculeux et/ou que la réalité est manichéenne, on arrivera à rien. Plus vite vous tuerez le monstre qu’est la rédemption, mieux ça sera.

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6 thoughts on “L’espoir de la rédemption, ce monstre à tuer

  1. Et sincèrement Ms. DreydFul, c’est grâce à des gens comme toi que le féminisme peut connaître un renouveau réellement émancipateur.

  2. « . Il est plutôt facile de pointer du doigt et de s’indigner face aux comparaisons de Taubira à un singe, mais de ne pas vouloir comprendre comment le voile est polysémique et/ou comment centrer le féminisme sur son expérience de blanche cishet est oppressif.  » + 1000 pour cette phrase. Il n’y a que le racisme vulgaire qui est reconnu. Le plus insidieux, et surtout, le structurel, là par contre, y’a plus personne pour s’indigner….et encore moins lutter contre!

  3. Ah si, si, le titre, précisément, donne envie de creuser (enfin, je trouve, je suis de parti pris, bavard moi-même).
    Ce qu’il pourrait y avoir de « monstrueux » dans l’idée de rédemption tiendrait peut-être à son étymologie d’ailleurs [http://goo.gl/SNEGwk] : que l’on puisse ‘racheter’ (ses fautes ou pis, ses crimes) ; qui fixe alors le prix à payer et comment le candidat au rachat s’acquittera-t-il de ce dû-là ? Et que dire de l’expiation ? Suffirait-il de payer (et comment) pour être absous ? Que rachète-t-on vraiment en payant, fût-ce de sa personne ? Mais, bien que « mâle blanc cishet », n’étant pas chrétien, je ne suis guère enclin aux indulgences, encore moins à leur commerce [http://goo.gl/2bCK7K], cela va sans dire.
    Bref, soutien total à qui emprunte « un chemin plus dur et difficile que les sirènes simplistes auxquelles on veut céder ». « Le refus de la complexité est l’essence de la tyrannie », pensait (en gros) Jacob Burckhardt.

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