La tyrannie de la respectabilité (aka « Respectability Politics »)

Aujourd’hui, je veux vulgariser la notion de Respectability Politics avec vous (que je vais franciser la politique de respectabilité, n’ayant rien trouvé en français comme traduction). Vous la connaissez bien. Sans connaître ce gros mot, vous connaissez bien le discours dont on parle lorsqu’on évoque cette notion. Je sais que certains, versant dans l’anti-américanisme primaire, ne croient pas au bienfait de reprendre certains concepts du discours antiraciste américain, mais partout où il y a de la suprématie blanche, ces concepts auront de la résonance (cf référence à l’article plein de ressources de Trudy plus bas, ainsi que celui de Tits and Sass pour un point de vue d’une travailleuse du sexe noire). Mon credo est simplement de les contextualiser, ce que je vais tenter de faire ici. Donc, qu’est-ce-que la politique de respectabilité?

Il s’agit tout simplement des règles que toute personne non-blanche devrait suivre pour être considérée humaine, du point de vue blanc. Ces règles portent sur le vestimentaire, la culture, l’art, entre autres. Ces règles bien sûr ne sont pas explicites, et bien sûr sont liées dans une certaine mesure au contexte d’une région/pays.  Mais ces « règles » sont facilement intégrées par les racisé-e-s, dans le but de se tenir pour seuls responsables du racisme et des discriminations raciales qu’ils peuvent subir. Il s’agit d’un outil raciste, permettant aux communautés non-blanches de se blâmer elles-mêmes pour le racisme subi, lorsqu’elles ne se conforment pas à la normalité blanche. Bien sûr, cet outil est aussi (et même d’abord) à l’usage des blancs, afin de se dédouaner de toute responsabilité dans les problèmes de racisme *puisque c’est à raison qu’ils discriminent, puisque les racisé-e-s ne sont pas capables de se comporter comme eux*.

Le concept de politique de respectabilité peut être aussi valable pour d’autres oppressions, bien sûr, puisqu’il s’agit de rentrer dans un certain moule qu’impose la société pour ceux qui sont « autre », et que correspondre à ce moule serait en corrélation avec la discrimination subie. Cependant, il s’agit aussi d’un concept ayant d’abord émergé au sein du féminisme noir. Je n’ai pas pour prétention de couvrir dans sa globalité les effets néfastes qu’amène la politique de respectabilité (il s’agit ici plutôt d’une introduction), mais je vais prendre un exemple qui parlera facilement à tout français noir : le cas des « niafous ».

Qu’est-ce qu’on a pas dit sur les « niafous »? Pour ceux qui ne sauraient pas ce qu’est une « niafou », il s’agirait d’une femme *noire* vulgaire aux accoutrements bizarres, qui parle mal et trop fort, et qui se comporte « mal ». Aussi appelée « Fatou », ce qui a fait encore plus polémique, parce que les fatous n’ont rien demandé, eh (avec raison). Bref. J’ai mis exprès un conditionnel sur la définition « niafou », parce qu’il semblerait que personne n’a pu vraiment s’accorder, si on parlait que des femmes noires, si seule la tenue vestimentaire comptait, si le comportement aussi, et j’en passe.

« Au sein de la jeunesse franco-africaine, la Niafou ou Fatou Flinguée est une fille qui s’applique à tailler son apparence à l’image des célébrités américaines surmédiatisées dans l’Hexagone. Ce qui change des générations précédentes de jeunes filles qui savaient à peu près si prendre dans la suivie de la mode lancée par les stars, c’est qu’avec ces Fatou, maladroitement, Flinguées le culte de l’idole est plus profan qu’honoré. » – Ndeye Diarra

« Qu’est-ce qu’une « niafou »? A ce jour, il n’existe aucune définition formelle à ce terme à l’origine malien, mais s’il fallait tout de même y accoler une, je dirais qu’une « nifaou », c’est cette femme noire extravagante, et encore c’est bien avec de la peine que je lui prête ce qualificatif. » – Blingcool

« Une niafou est une fille vulgaire , on t’a déjà attribué ce terme ? Fais un truc arrête le look [ semi putasse ~ wesh ~] je ne sais pas trop quoi . » – Lily Baccara

Je ne ressors pas ce terme du tiroir caché où il fait bien d’être abandonné par envie de déballer une fois encore toute la polémique sur le fait que ce mot stigmatiserait la femme noire (Trouvez vos propres réponses à ce « débat »). Non, l’affaire « Niafou » m’intéresse ici, à cause du déballage des discours de politique de respectabilité qu’elle a provoqué.

Si vous suivez chacun de ces liens ci-dessus, vous verrez pour chacun, ce qu’est une « niafou ». Cependant, entre se moquer de ces filles au look improbable (On l’a tous fait…Je plaide coupable, même si comme les hipster, je pense qu’on est toujours la niafou de quelqu’un) et instaurer un discours qui les déshumanise, il n’y a qu’un pas. Et ensuite, la logique de la « honte sur toute la communauté » peut être tranquillement lancée. En plein dans la politique de respectabilité, nous sommes. Je ferais l’impasse sur le slut-shaming qui émaille souvent ce type d’articles, la misogynie (voir le mysogynoir, vu que la vulgarité féminine est aussi vu au travers du prisme racial) est une chose mais concentrons-nous ici sur la politique de respectabilité.

L’attitude des « niafous » n’a pas été seulement décriée parce qu’elle sort des carcans de la norme (norme qui est souvent sexiste et raciste), mais aussi – voire surtout – parce que celle-ci serait une excuse aux discriminations raciales qu’on pourrait subir. Combien de fois j’ai pu entendre « Non mais voilà, on va se plaindre du racisme mais en même temps, regardez les niafous, quoi…On nous respectera quand on se respectera soi-même »? Cela est mauvais, les gens. Même tonton Obama, étant le meilleur-noir-possible-qui-est-« blanc », subit les saillies racistes ici et là. Il faut vraiment être naïf (dans le meilleur des cas) pour croire que se conformer à l’image lissée que la société blanche attend de vous, vous protégera du racisme. Non, ça n’arrivera pas. Au final, les niafous gênent plus, parce qu’elles seraient la raison du racisme subi, qu’à cause de leur vulgarité relative.

Ainsi, lorsque le blogueur Blingcool revient sur son premier article sur les niafous (cf article de Blingcool ci-dessous), je trouve ça bien qu’il arrive à le faire en se positionnant contre les discours de politique de respectabilité.

« Ensuite je profite également pour régler mes comptes : lorsque je critique et me moque ouvertement des « niafous », ce n’est pas – comme j’ai pu le lire – parce que je considère qu’elles dévalorisent la femme noire, « nous » font honte ou encore me gênent (face aux blancs). Non. »

Sans trop m’étaler sur le mot « niafou », je ne souscris pas ici à son analyse sur les enjeux portant sur le stéréo-typage des femmes noires (Je pense qu’il y a plus à en dire que de penser seulement au niveau individuel), mais elle se fait sans approuver ces discours, ce qui est déjà important à noter.

J’ai pris ici le cas des « niafous » pour illustrer la notion de Respectability Politics, mais bien sûr elle ne se limite pas à cet unique exemple. Libre à vous d’identifier, de reconnaître d’autres exemples de ces règles que nous appliquons de façon implicite, pour coller à une simple version de Barbie plus colorée, dans l’espoir d’être plus accepté dans une société qui place le blanc comme unique définition de l’humain.

Pour aller plus loin :

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20 thoughts on “La tyrannie de la respectabilité (aka « Respectability Politics »)

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