Oppressions dans la rue : comment en parler?

Je décide de revenir ici sur les problématiques d’harcèlement de rue, notamment via le traitement du tag #safedanslarue, lançé par @mrsxroots et @The_Economiss sur twitter, pour témoigner de comment la peur instillée aux femmes leur fait recourir à divers stratagèmes, pour se sentir plus en sécurité dans la rue. Ce tag a été lançé en réaction d’une série de conseils proposée par @valerieCG, que les hommes pourraient adopter pour aider les femmes à se sentir plus en sécurité dans la rue, notamment celui ci-dessous.

Je ne reprendrais pas toute l’affaire ici, vous l’avez sûrement suivi comme moi. Vous savez que les médias ont traité le sujet de la pire manière qui soit, et que surtout les partisans de l’Extrême-Droite ont récupéré le sujet (Non, je ne donne pas le lien) pour pouvoir exprimer tout le racisme auquel ils nous ont habitué (ce qui est quand même un comble, lorsqu’on sait que c’est deux femmes noires qui ont initié le tag…). Et comme ce n’est pas la première fois que ce sujet dérive de façon raciste, je ne peux m’empêcher de m’interroger sur comment notre manière d’aborder cette question ne permet pas cette dérive.

Rappelez-vous lors de la sortie de la fameuse vidéo de Sofia Peeters qui traitait du harcèlement de rue. On avait alors la même situation : on dénonçait ce phénomène (notamment via le tag #harcelementderue), et on avait aussi des commentaires racistes, ainsi qu’une récupération de l’ED (Toujours le même site dont je ne donnerais le lien). Il faut dire que cette vidéo encourageait d’autant plus cette dérive, vu que l’expérience d’harcèlement de rue n’était vu qu’au travers d’une femme blanche qui ne se balade que dans les quartiers populaires (ou comment biaiser l’information, tout en la présentant comme neutre). J’aimerais qu’on s’interroge vraiment sur comment on permet ces discours racistes où « les hommes noirs et arabes sont quand même plus sexistes, violents et agressifs que la moyenne des blancos ».

Oui, tenir de tels discours est raciste : ils ne reposent que sur les préjugés de violence et/ou d’animalité qui ont toujours été attachés aux hommes de couleur. Ainsi, on voit un premier problème à aborder le sujet de la rue en s’intéressant uniquement au sexisme  : comment on distingue la peur insufflée aux femmes par la culture du viol et celle insufflée par les préjugés racistes? Il n’y a pas de réponse simple, face à cette question. De façon plus générale, il faut surtout souligner que tous les hommes ne sont pas égaux dans l’espace public : les hommes de couleur – bien que pouvant être auteurs d’harcèlement de rue sexiste – font face à une certaine défiance à leur égard, ainsi qu’au harcèlement policier (le fameux contrôle au faciès). Ainsi, les hommes noirs et arabes ont déjà une liberté restreinte dans la rue, et on peut se demander si leur adresser le conseil numéro 3 est alors pertinent d’un point de vue antiraciste.

Comme le note @valeriecg dans son dernier article, un homme noir est peut-être déjà en train d’appliquer ce conseil, non pas par féminisme, mais à cause du racisme qui le dépeint comme une menace. Je suis néanmoins perplexe avec sa conclusion, car si je reconnais le besoin des femmes à se sentir plus en sécurité dans la rue, réfléchir seulement autour des conseils antisexistes à destination des hommes, c’est occulter l’expérience globale des diverses oppressions dans la rue.

Par exemple, je n’ai pas trop participé à ce tag, parce que je n’ai pas (trop) la peur du viol : je ressens plutôt la pression de me conformer à me cacher dans l’espace public, car sinon je l’aurais bien cherché. Par contre, j’ai beaucoup plus la peur de la police (que je sais contre moi par défaut), et de l’agression raciste. Mais la manière dont était amené le débat, cela ne m’a pas amené à évoquer cette peur particulière dans la rue. Autre-exemple : les microagressions racistes comme le toucher de cheveu, ou les vieilles blanches qui refusent votre aide/serrent leur sac à votre passage, font partie de la violence qui arrive dans la rue, mais dont on ne peut parler dans cette conversation. Et je suis sûre que certain-e-s auraient pu parler de violences transphobes et/ou homophobes, mais pareillement comment est mené le débat n’amènent pas ce genre de témoignages. En fait, le harcèlement de rue sexiste n’est qu’une facette des multiples violences qui arrivent dans la rue, et je pense qu’en organisant toujours ce thème autour de cette seule facette qui n’amène qu’à souligner l’oppression des femmes sur les hommes, on n’oublie toutes les violences d’autres oppressions, ou venant de l’intersection du sexisme avec d’autres oppressions.

Je comprends que certaines pourront se sentir trop frustrées d’élargir le débat, mais je pense que c’est la seule manière sur ce thème d’éviter de perpétuer d’autres discriminations. Au lieu d’une simple liste de conseils aux hommes, je pense qu’une réflexion globale sur l’espace public est nécessaire, et que si les témoignages sont importants, malheureusement seule l’éducation changera les mentalités.

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17 thoughts on “Oppressions dans la rue : comment en parler?

  1. Bon sincerement dans les transports en commun, a chaque fois que jai vu une drague trop appuye ou bien un attouchement c’etait l’oeuvre d’un homme d’origine africaine…..Of course je ne dis pas tout les africains, mais fort est de constater que les harceleurs viennent de la meme ethnie. Les causes : peut-etre une frustration vis a vis d’un rejet de la societe, la mise en avant dans les medias des femmes blanches, un manque d’education familiale, etc….

    • Moi, je me suis toujours fais plus agresser par les blancs ou les arabes : vous me voyez tirer des conclusions? Merci de la tranche de racisme ordinaire dont on se passerait. Tous les hommes profitent du sexisme.

  2. Bonjour!

    Je suis une féministe blanche (sur ce blog-ci, je pense que ce détail à son importance, notamment pour les maladresses que je vais peut-être commettre et pour lesquelles j’espère que tu m’interpellera pour que je travaille dessus). Ton blog et tes réflexions m’intéressent beaucoup. N’ayant pas l’expérience personnelle du racisme, mais me retrouvant dans le féminisme intersectionnel, j’apprends énormément.

    Je fais en ce moment un mémoire sur le harcèlement de rue, avec comme angle d’analyse, ce harcèlement comme forme de violence des hommes à l’encontre des femmes (violence comprise comme moyen de contrôle et d’exclusion).
    Donc une lecture essentiellement de rapports sociaux de sexes, occultant les autres formes de harcèlement non sexistes qui arrivent dans l’espace public.

    Plusieurs éléments m’ont interpellée dans ton billet:
    -Tu dis que la peur du viol t’habite finalement assez peu, mais que tu « ressens plutôt la pression de me conformer à me cacher dans l’espace public, car sinon je l’aurais bien cherché ». C’est toujours lié à un viol potentiel non? Pour lequel, en tant que personne racisée (est-ce que l’expression est juste ou insultante?), tu as plus de risque d’être considérée comme coupable, voire plus de risque de la subir si j’en crois certaines études (je peux te retrouver la source si tu veux).
    – Le harcèlement de rue est un concept nord-américain qui définit ce type spécifique de rapports que les hommes entretiennent avec les femmes dans l’espace public. Il est bien entendu modulé selon des appartenances de classe, « race », religion, orientation sexuelle, genre (…).
    Si l’on prend en compte cette définition, est-ce que les violences subies par des femmes racisées dans l’espace public par des femmes peuvent y rentrer? Ou les contrôles policiers (à moins, et je l’envisage, que ses modalités soient différentes selon que la victime est homme ou femme)?

    Sachant que l’idée de base, pour faire très très simple, est que cette violence est misogyne, mais que bien sûr, les vécu sont différents selon les identités multiples des filles et femmes victimes.

    Mes questions ne sont pas là pour délégitimer ton approche, j’aimerais simplement, si tu as le temps et l’envie, que tu creuses un peu ton approche pour m’aider à affiner mon point de vue.

    Merci en tout cas pour tous ces articles!

    • Salut,

      Pour expliciter mon texte, la peur que je ressens dans la rue n’est en général pas la peur du viol, mais celle des agressions physiques racistes (de tiers, ou de la police).
      Je me cache parce qu’une noire au mauvais endroit, ça peut être des problèmes : voilà plutôt ma peur dans la rue. C’est aussi te dire que quand le GUD est de sortie, vaudrait peut-être mieux rester chez toi. Après, ce n’est que mon expérience : je pense que comme d’autres femmes, certaines femmes noires pourront avoir la peur du viol. Mais je tenais à souligner que ce n’est pas la seule peur qu’on peut avoir dans l’espace public en tant que personne « issue de minorité ».

      Du coup, tu mets le doigt de pourquoi je suis souvent mal à l’aise avec le concept d’harcèlement de rue : parce qu’il n’y a pas que le sexisme dans la rue. Si on reste avec ce concept, normalement on ne peut pas parler des violences racistes de femmes blanches dans la rue sur d’autres non-blanches (mais on peut imaginer intégrer la police, vu comme institution patriarcale pour certaines féministes). C’est un concept qui a ses limites, et qui a tendance à cristalliser les tendances racistes et classistes de la société où le basané et/ou le pauvre est forcément le sexiste, et pas le cadre sup blanc. C’est aussi un concept qui permet de se focaliser sur cette violence en particulier, alors que les violences policières – venant par le biais de la rue – comme le contrôle au faciès raciste ou les rafles de prostituées et/ou de trans sont complètement invisibilisés.

      Voilà. En espérant que ça t’aide à comprendre un peu mieux mon point de vue.

      • Merci beaucoup!
        Effectivement ça m’aide. Par contre je tiens à préciser que le harcèlement de rue, en théorie, ne cible pas un type particulier d’hommes… Et nombreuses sont les féministes qui rappellent, encore et encore, que tout homme est susceptible de le faire, et que ceux qui le font sont de toute classe sociale et de toute origine… Bien sûr, le traitement de nombreux médias, qui nourrit et pollue l’imaginaire et les représentations de beaucoup, est classiste, raciste (…) ce qui fait que beaucoup d’interventions semble limiter le harcèlement de rue à une certaine partie des personnes.

        • Le problème, c’est que ces tendances vont ressortir parce que ceux qui sont le plus dans la rue – en ayant le temps de « draguer » – sont les hommes des populations défavorisées (et donc, une plus grande partie de racisés).

          C’est un peu comme quand on veut aborder le problème des prisons, où on retrouvera plus de racisés en % que dans la population active.
          C’est un fait, mais après le traitement raciste aura tendance à dire que c’est parce qu’ils sont « naturellement délinquants », au lieu de voir que leurs délits et crimes sont plus facilement condamnés (car présumés coupables dans la tête des gens) pendant qu’un Nicolas Sarkozy sera sûrement acquitté, et que la justice est à 2 vitesses.

          En bref, c’est plus complexe que ça que de juste dire « tous les hommes harcèlent ». Pas forcément vrai dépendant du contexte : je pense qu’un cadre harcèlera plus facilement au boulot une subordonnée que dans la rue.

          Il faudrait à mon avis justement quelquechose de plus global sur le harcèlement misogyne pour éviter de tomber dans ces écueils.

        • J’ai effectivement simplifié. Je pense que tous les hommes sont susceptibles de harceler des femmes (ils ne le font pas que dans l’espace public, et même dans l’espace public, ce n’est pas réservé aux garçons-hommes les plus vulnérables).

          Néanmoins, il me semble, et pour rejoindre ce que tu dis, que pour des raisons d’expression différente de la virilité selon les milieux sociaux (il me semble plus que la « couleur de peau », mais tu me détrompera peut-être. La corrélation est faite parce qu’il y a plus de personnes racisées parmi les plus vulnérables socialement et économiquement, je pense.) et de conditions socio-économiques, c’est en effet un comportement qui est plus fréquent chez les personnes vulnérables socioéco. Ca n’est cependant pas leur apanage, et je pense qu’il y a une distorsion des médias (comme dans le cas des prisons: on peut en effet prendre en compte les conditions socio-éco pour expliquer qu’il y ait plus de personnes socioéco vulnérables qui y soient, mais on ne peut pas occulter le fait que la justice est raciste et classiste… Le profil des personnes incarcérées ne correspond pas forcément à la réalité des délits et crimes commis, comme tu le précisais.)

          Il est important d’intégrer une dimension intersectionnelle pour mieux influencer l’imaginaire. Mais ne pas dénoncer un problème parce que le traitement va être biaisé me semble un peu léger…

          Je crois en tout cas que le harcèlement de rue est considéré comme un harcèlement misogyne. Ensuite tu parles des violences que tu crains (notamment policières), et je pense que ça peut rentrer dans cette définition: en tant que femme « racialisée » tu subis une violence misogyne ET raciste spécifique. Que peut-être les hommes « racialisé » subissent différemment car n’étant pas femmes. La violence n’est pas forcément sexuelle… Qu’en penses-tu?

          En tout cas merci beaucoup pour tes réflexions, ça me fait avancer dans les miennes!

  3. « Autre-exemple : les microagressions racistes comme le toucher de cheveu, ou les vieilles blanches qui refusent votre aide/serrent leur sac à votre passage, font partie de la violence qui arrive dans la rue, mais dont on ne peut parler dans cette conversation. »

    C’est quoi, « le toucher de cheveu »?

  4. en août 2012, Stéphanie Pache avait fortement critiqué l’organisation d’une marche de nuit non-mixte féministe à Lausanne sur l’idée « reprendre la rue », lancée en plein contexte de gentrification raciste des rues suisses…

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  6. Je trouve que ton article est une bonne articulation du HT, bien évidemment les flux des réseaux sociaux ne permettaient pas d’élargir logiquement le pb soulevé, y a qu’à voir les réinterprétations et réutilisations nauséabondes que cela a soulevé; je trouve que c’est plus salvateur d’articuler les violences de l’espace publique comme tu l’as fait dans cet article 🙂 (moi-même j’ai voulu parfois étiré le ht mais me suis abstenue).

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