PFR : Racisme et définition de soi

Ça faisait un moment, non? Je suis contente de vous présenter ce témoignage de Joanne Tatham. Joanne tient un blog qui traite de simplicité, intitulé Vie Simple. Je vous conseille aussi de la suivre sur Twitter – @JoanneTatham – où elle diffuse des news autour du développement personnel mais aussi du féminisme, et de l’antiracisme, entre autres.

Sans plus attendre, je vous laisse avec ses mots.

J’ai 34 ans, je suis née à Paris d’une mère française et d’un père camerounais.
Mes parents se sont séparés lorsque j’étais bébé. Suite à cela, ma mère m’a élevée seule, et mon père a disparu du tableau.
J’ai souvent entendu dire que les personnes métissées avaient « le cul entre deux chaises ». Je ne sais pas pour les autres, mais pour ma part, je n’ai jamais eu ce sentiment. Sans doute parce que je n’ai qu’une culture (française), et qu’une famille (blanche).
Me concernant, donc, c’était sans ambiguïté : ma famille est blanche, donc je suis blanche. C’est du moins ce que j’ai pensé jusqu’à mes 16 ans, lorsqu’un psy m’a demandé si je pensais ne pas plaire aux garçons (en l’occurrence, blancs) à cause de ma couleur de peau. Cela ne m’avait jamais traversé l’esprit que l’on puisse me voir autrement que telle que je me voyais. Cela ne m’avait jamais traversé l’esprit que je puisse être victime de racisme. J’ai d’ailleurs toujours pensé ne jamais vraiment avoir subi de racisme. Et pourtant, en réalité, je l’ai toujours minimisé.
Je pourrais vous raconter en détails la façon dont on a prononcé plusieurs fois devant moi (mais sans s’adresser directement à moi) des propos racistes sur les antillais avant de me traiter comme une moins que rien (on me prend souvent pour une antillaise).
Je pourrais mettre l’accent sur toutes les fois ou, plus ou moins dans mon dos, on mettait un retard de ma part sur le compte de mes origines.
Je pourrais aussi parler des propos racistes qu’un ex petit-ami à tenu à mon encontre (mais pas face à moi), ou encore de la façon dont certains supposent que « je viens d’ailleurs » et que je n’ai pas l’habitude de voir la neige en hiver.
Mais ce qui me fait le plus de mal finalement, ce ne sont pas ces événements, ces remarques, même si bien évidemment, cela m’irrite au plus au point. Non, ce qui me fait le plus de mal, c’est d’avoir réalisé il y a peu que j’ai intégré le racisme dans ma plus tendre enfance. Pourtant, je n’ai pas grandi dans un environnement particulièrement raciste. Mais j’ai entendu, depuis toute petite, un peu partout, du mal des noirs. On ne peut pas compter sur « eux », « ils » sont magouilleurs, « ils » sont fainéants, « ils » sont infidèles, « ils » ne sont pas sérieux… et j’en passe. Et à force d’entendre toutes ces choses, j’ai fini par le croire. Très vite.
Vous avez déjà vu cette vidéo avec le test des poupées ? Laissez-moi vous rafraîchir la mémoire :

Ces enfants noirs qui pensent que la poupée blanche a toutes les qualités, et la poupée noire tous les défauts, c’est moi.
Concrètement, cela veut dire que j’ai tout fait pendant mon enfance pour que l’on ne sache pas que mon père était noir. Souvenez-vous, jusqu’à l’âge de 16 ans, je me voyais blanche. Je savais que j’étais à moitié noire, mais je pensais que par chance, cela ne se voyait pas vraiment et que personne ne le savait puisque personne n’avait jamais vu mon père. J’avais honte d’être à moitié noire.
Cela veut dire aussi que je n’aimais pas trop être vue avec des enfants noirs, de peur que l’on fasse un quelconque rapprochement. Je ne voulais pas être assimilée à « eux ». Je préférais être entourée de blancs (ce qui n’était pas difficile).
Cela veut dire que je ne supportais pas que ma mère écoute de la musique antillaise, que je refusais d’écouter de la musique antillaise ou africaine, et je n’aurais jamais dansé « là-dessus ». Il n’était pas question de m’intéresser de près ou de loin à tout ce qui pouvait être noir ou étiqueté comme tel, même par simple curiosité intellectuelle. Cela ne faisait que me rappeler mes origines.
Cela veut aussi dire que j’ai pensé qu’un-e bon-ne noir-e est un-e noir-e intégré-e, qui ne mange pas des plats africains avec les doigts chez lui/elle. Pire, qu’un-e bon-ne noir-e est métissé-e ou adopté-e, parce qu’alors il/elle est bien intégré-e.
Je me suis souvenue de toutes ces choses il y a très peu de temps. Et j’ai honte, j’ai tellement tellement honte. Mais j’ai aussi très très mal. Je peux difficilement en parler sans pleurer. Comment ai-je pu penser toutes ces choses ? Qui m’a mis ça dans le crâne ?
Heureusement, en grandissant, ces idées m’ont quittée. Mais je n’avais pas conscience, jusqu’à tout récemment, de leur gravité. Je ne réalisais pas que chaque parole raciste, chaque préjugé raciste, chaque blague raciste entendue avait réussi en un temps record à faire son chemin dans mon cerveau. Et qu’il m’a fallu des années pour inverser le processus.
Franchement, je me serais bien passée de raconter ici toutes ces choses. Je n’en suis pas fière. Mais il me parait important d’expliquer ce que le racisme fait aux enfants, et à quel point les préjugés, les représentations biaisées dans les médias, les blagues que trop de gens s’accordent à penser inoffensives peuvent conduire des personnes à avoir honte d’être ce qu’elles sont, à détester ce qu’elles sont, ou encore à penser qu’elles ne feront jamais rien de bon.
Le racisme n’a rien d’inoffensif.
Parfois, on peut tenir des propos racistes, stigmatisants, sans en avoir réellement conscience. Je l’admets bien volontiers. Cela a été mon cas. Et si je n’avais pas eu la chance de croiser des personnes au fait de toutes ces choses, si je ne les avais pas entendues, écoutées, je n’aurais pas eu de prise de conscience.
Lorsqu’une personne racisée vous explique que vos propos ne sont pas corrects, qu’ils véhiculent des idées racistes, ne vous braquez pas. Écoutez. Réfléchissez. Essayez de comprendre. Elle ne vous dit pas ça pour emmerder le monde, elle a mieux à faire. Elle le dit parce que c’est important. Parce qu’elle est bien placée pour savoir à quel point les paroles, comme les actes, sont puissantes, et peuvent être destructrices.
Pour terminer, pour ceux qui comprennent l’anglais, je conseille le visionnage de cette vidéo :

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11 thoughts on “PFR : Racisme et définition de soi

  1. Ping: Johanna (bb_lu56) | Pearltrees

  2. Ping: Autodestruction | Pearltrees

  3. Ping: Gratitude #10 | Vie Simple

  4. Hello Ms Dreyful ; ) !

    Je suis désolée ; je n’avais absolument pas capté que cet espace t’appartenait ; et pourtant c’est clair comme de l’eau de roche, c’est bien indiqué et à plusieurs reprises un peu partout…

    Me voilà toute honteuse lol !

    Le fait que je connaisse Joanne personnellement à dû jouer un rôle très certainement important notamment que tout ce qu’elle décrit dans ce témoignage m’est quasiment inconnu et invoque des faits dans lesquels je ne peux malgré moi, me mettre à votre place.

    Encore merci à toutes les deux, je vous suis très reconnaissante ; merci à vous!

  5. Merci mille fois pour ce précieux témoignage qui personnellement me permet de comprendre infiniment mieux l’impact psycho-traumatologique du racisme « social » français que je me permets de qualifier sans démagogie aucune, car là n’est absolument pas mon but, non..!

    Si j’interviens aujourd’hui Joanne, c’est plutôt pour te faire part de mes sentiments à l’égard du courage dont tu fais preuve et du don de toi que tu as choisi de partager avec nous, ici et je t’en suis complètement reconnaissante.

    J’imagine de plus et ce grâce à toi, avec plus aucun mal le trouble complexe identitaire qu’il provoque sans omettre à cela, l’estime de soi quasi inexistante qui en passant est déjà bien difficile pour le « tout un chacun » à « préserver » quand on connaît déjà tous les aléas que la vie nous réserve sans mal.

    Alors quand je pense au chapitre où chacun dans un moment de sa vie se doit « socialement » (et puis quel autre choix pour survivre !?) de trouver sa place dans cette société..!

    Mais jusqu’où notre capacité se voit endurante et quelle place peut-on trouver quand on est rejeté et de part le pays qui nous a vu naître (La France) et de part ses terres d’origines familiales (Richesses culturelles à souhaits ; mais que l’humain est pauvre, ça me donne envie de pleurer..!)

    La capacité en chacun à des limites et je les comprends…

    Merci à toi mystérieuse Joanne. Parce ce que même avec toute la meilleure volonté du monde ; parce que même avec l’empathie la plus sensiblement plausible ; il y a des choses qu’il faut vivre pour pouvoir réellement les ressentir..!

    Voilà Miss Joanne, je suis tombée là complètement « par hasard » mais tu le sais bien, je n’y crois pas tellement 😉 !

    Ton témoignage m’a enrichi, et je ne demande pas mieux de la vie.

    Ce sentiment de honte te passera, tu es quelqu’un d’exceptionnelle.

    Partager cette intimité avec nous montre que tu l’as déjà dépassé en soit quelque part..!

    Dommage que je ne sois pas assez douée en anglais pour comprendre cette dernière vidéo, mais je me satisferais de cet article qui m’a déjà beaucoup appris !

    Merci beaucoup encore une fois 😉 !

    Lubjna

  6. Témoignage émouvant, et courageux.
    La première fois que j’ai réfléchi aux effets du racisme sur les enfants c’était après une anecdote de ma grand-mère, qui racontait le moment où ma mère (métisse) a réalisé que son père était noir. C’était après une leçon à l’école (tenue par des missionnaires blancs) où on racontait que les noirs/indigènes vivaient dans des cases, à moitié nus etc… En rentrant à la maison ma mère a regardé mon grand-père et a commencé à poser des questions. Elle a fini par pleurer parce qu’il n’y avait pas de case pour qu’il puisse dormir, et elle pensait donc qu’il serait malheureux. Au lieu d’être simplement un membre de sa famille comme avant, son père est devenu un « noir », un être différent… Elle l’aimait toujours, puisqu’elle s’inquiétait de son bien-être et voulait qu’il soit dans son habitat naturel. Mais que ce serait-il passé si on leur avait dit que les noirs sont des êtres détestables?

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