12 Years A Slave : mes sentiments et un parallèle avec le présent

Je sors comme ça du cinéma et c’est l’un de ses posts spontanés lorsqu’on a vu un bon film dont on veut parler. Un bon film qui rentre en résonance avec mes dernières lectures du moment. Si vous n’avez pas vu le film, je vous conseille de cliquer sur la petite croix rouge à droite de votre écran et de revenir une fois cette chose indispensable faite. Voilà, décor planté!

Ce film ne m’a pas renversé : c’est un très bon film, mais le dénouement est attendu, et j’étais préparée à visualiser les différentes violences de l’esclavage (à côté de Racines, c’est presque la promenade de santé). En fait, le film est presque pudique sur l’horreur que représente l’Amérique esclavagiste. On est horrifié avec Salomon lorsqu’il se découvre enfermé et surtout enchaîné, après que les deux saltimbanques blancs l’aient drogués, mais on devine plus qu’on ne voit sa peine profonde et ses conditions de rétention. Oui, on pleure avec Eliza lorsqu’elle est violée et qu’on la sépare de ses enfants à la vente, mais on ne montre pas sa mort certaine chez le négrier Ford. Ce n’est pas plus mal : déjà assez de souffrance explicite.

Non, ce qui rend le film bon, c’est qu’il transmet très bien à mon sens le « racisme en tant que maladie sociale », le racisme même en tant que sociopathie, comme l’évoquait Flavia Dzodan. La comparaison peut sembler forte et même validiste, mais c’était le sentiment marquant de ce film : il transmet très bien comment la suprématie blanche transforme les blancs en véritables sociopathes vis à vis de personnes noires. Cela explique comment le vendeur d’esclaves n’a aucun problème à exposer les esclaves nus, en tant que bêtes de foire, leur volant ainsi leur dignité. Comment ce même homme n’a aucun scrupule à séparer Eliza de ses enfants, et même à évoquer des pensées salaces pour sa toute petite fille. Comment le négrier Ford, premier acheteur de Salomon, ne fera rien pour ce dernier et se croyant déjà grand homme en sauvant la vie de ce dernier. Comment la femme de Ford fera tuer Eliza pour avoir eu l’outrecuidance de ne pas faire assez vite le deuil de ses enfants (« Trop de tristesse dans cette maison! »). Comment le négrier Epps possède Patsey de toutes les viles manières possibles, au mépris de sa personne. Comment l’homme blanc ivrogne chez Ford trahit Salomon tout en le nommant le « diable ».

Le privilège blanc est fortement visible dans ce film, que ce soit celui de l’homme blanc riche et négrier, celui de sa femme, ou celui de l’homme blanc pauvre. Même le charpentier (joué par Brad Pitt) qui sauvera Salomon en postant sa lettre salvatrice laisse un goût amer en évoquant le danger pour sa vie : complexe du sauveur blanc encore, non? Son discours contre l’esclavage me semblait assez irréaliste : comme si dans le Sud américain à cette époque, on l’aurait laissé retourner à ses occupations sans le pendre! Il ne semble être prononcé que pour avoir cette figure triomphante du gentil blanc, et qu’on ne se dise pas « tous pourris ».

Plus je laissais le film se dérouler, plus le parallèle avec notre réalité présente me semblait impossible à ne pas faire. Bien sûr, je ne nie pas les énormes progrès qui ont été faits entre cette époque et la nôtre, mais la question qui résonnait dans mon esprit me semblait de plus en plus impossible à taire : est-ce que les blancs sont sortis de cet état de sociopathie? C’est à se demander. Toujours en résonance d’un texte de Flavia (Oui, lisez son blog si vous lisez l’anglais),  lorsqu’on voit l’état des mentalités, on en vient à se demander si les états-unis n’ont pas arrêté l’esclavage seulement parce que ça détonnait avec la haute opinion d’eux-mêmes en tant que pays de liberté. De la même manière, si les pays européens n’ont pas arrêté le colonialisme, parce que ça commençait à faire un peu tâche avec les valeurs humanistes qu’ils pensent incarner. Cette perception qu’il faut arrêter les comportements racistes, car finalement ça donne mauvaise image et non parce que des personnes en meurent.

Et tout cela donne quoi au présent? Des gens très racistes, qui voudront vous tuer (ou au moins vous frapper), s’ils en ont l’occasion, dans le style de Mr Epps. Des femmes blanches un peu racistes qui sauront vous expliquer doctement qu’il ne faut pas hésiter à compter sur elles, au cas où votre famille barbare voudrait vous exciser, dans le style de Mme Ford avec son conseil à Eliza (« Un repas, une bonne nuit de repos et vous aurez oublié vos enfants! »). Des pauvres blancs un peu racistes qui pesteront contre ces étrangers qui piquent le boulot des français, dans le style de notre ivrogne chez Mr Epps : c’est l' »autre », le « diable ». Le pire étant peut-être ceux comme Mr Ford, racistes mais se pensant bons quand même parce qu’ils font « au moins ça », comme Ford a au moins sauvé la vie de Salomon en l’envoyant chez le pire esclavagiste du coin. Les dangers encourus sont évidemment bien moindres en 2014, mais vraiment, est-ce que dans ces sociétés occidentales où nous évoluons, les personnes blanches sont réellement sorties de cet état de sociopathie?

J’ose espérer que oui, mais parfois, je ne suis pas si sûre et je ne pense pas que ça soit le visionnage de 12 Years A Slave qui y changera quoi que ce soit…

EDIT :  Plus de réactions sur ce film dans ce storify

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10 thoughts on “12 Years A Slave : mes sentiments et un parallèle avec le présent

  1. Pour rejoindre ce que dit @manyyyyyy :
    – Personnellement le film m’a émue (on est un peu obligé d’être ému vu qu’on nous montre des images assez barbares).
    – Par contre c’est vrai que l’esclavage est montré de manière assez manichéenne avec les grands méchants blancs, vs un ou deux gentils blancs, etc. Alors que l’esclavage, comme d’autres discrimination est rendue difficile à combattre parce que ce ne sont pas que des luttes sociales mais aussi économiques, et que ces discriminations sont justement ENCORE à la base de nos sociétés.
    Le film présente tout ça comme une guerre d’opinions en fait alors que c’était bien plus complexe que ça. Il ne suffisait pas de se dire « han c’est pas bien » pour arrêter tout ça, il fallait repenser entièrement tout le système économique qui a fait la richesse et la supériorité de tout un pays.

    J’avais lu cet article sur Django Unchained qui en parlait un peu
    http://colorlines.com/archives/2013/01/10_things_django_wont_tell_you_about_slavery.html

  2. complètement d’accord avec manyyyyyyyy, les Nordistes n’ont pas aboli l’esclavage par bonté d’âme, bien que l’argument de « l’antiracisme moral » ait servi ensuite de vernis comme le dit bien Ms Dreydful… il faut sortir de cette glorification de Lincoln et visibiliser tous les actes de révoltes d’esclaves noir-e-s aux Etats-Unis et défaire le mythe de l’abolition par les Blancs : Solomon Northop a d’ailleurs été un militant d’l’abolition comme beaucoup d’autres.

    j’ai vu le film hier, ça m’a retourné, de façon positive et négative. Positif :
    – parce que tout en étant cru, le film ne mélodramatise pas l’Histoire en la dépolitisant. il est réaliste car ce fut bien réel.
    – parce que Steve McQueen (j’avais beaucoup kiffé Hunger, très rude aussi) et Chiwetel Ejiofor (Dirty Pretty Things, Inside man, Children of men). Une filmo assez powerful 😀

    Négatif :
    – parce que Brad Pitt est co-producteur donc il a évidemment le beau rôle du bon Canadien blanc qui peut sauver et faire la leçon.
    – parce que malgré la rareté des films sur l’esclavage, on a un film qui nous dit que la vie des Noir-e-s dans le Nord à l’époque de Solomon Northop était franchement cool et agréable : pas d’précarité ni de discrimination…
    – Négatif parce que si la violence structurelle et la déshumanisation que produit l’esclavage sont montrées, le choix de représenter la tragédie « temporaire » de Solomon Northop invisibilise l’horreur de celles et ceux qui n’ont connu que ça de la naissance à la mort. j’en avais déjà peur avant d’le voir à cause du titre, mais pour l’avoir vu avec une personne blanche qui m’a sorti à la fin « mais c’est horrible ce qu’il a vécu tout c’temps ! »… lui ou tou-te-s les autres ?

    • Merci de ton avis! C’est vrai que je n’ai pas parlé ici de la vision du Nord qui nous est proposé comme un parfait havre de paix, où Northop peut se balader tranquille, comme d’autres noirs, et ne subir que le regard mauvais d’un blanc en passant quand il rentre dans une boutique…N’importe quoi, effectivement 😦
      Et puis tu as bien raison : on a un « heureux » dénouement pour Northop, mais quid des nombreux autres? :((

  3. Je suis d’accord sur le fait que la façon dont le charpentier est présenté détonne un peu, c’est un peu trop beau. Mais au niveau du simple fait qu’il a pu aider Solomon, je ne sais pas si on est censé le voir comme quelque chose de positif… Pour moi, en tout cas, c’était plutôt le moment où l’on touche le fond de l’impuissance et de l’humiliation, car la chance n’est même pas donnée à Solomon de se sauver lui-même. À la merci des Blancs, jusqu’au bout (de même, ce n’est pas sa femme, par exemple, qui vient le tirer des griffes du planteur, mais un ami blanc).
    On peut choisir de lire le film superficiellement, en se laissant « avoir » par l’impression que la vie de Solomon, hors ses années d’esclavage, était tout à fait bonne, voire idéale. Mais, clairement, ce n’était pas le cas. Le fait même qu’il se retrouve esclave en est la preuve (tout le film en est la preuve) ; loin de constituer une anomalie, une injustice, une rupture avec sa vie d’avant (comme lui-même semble longtemps le penser), c’est la révélation de la vérité, la seule, que les apparences (son métier de violoniste, sa famille, ses papiers d’homme libre) cachaient. Si tu ne viens pas à la lutte, la lutte viendra à toi. C’est pour moi le message qu’on peut tirer de ce film (en tout cas, le seul qui m’ait frappée lors du visionnage), qui est donc loin de se limiter à l’esclavagisme et même au racisme actuel à l’intérieur de nos sociétés. Nous pouvons vivre comme nous vivons parce qu’illes vivent comme illes vivent : cela est encore bel et bien vrai…

  4. Hello Ms Dreydful !
    Plusieurs fois que je tombe sur ton blog, cette fois je m’arrête pour y poser un com !
    J’ai beaucoup aimé le film évidemment, et j’ai trouvé qu’il était suffisamment réaliste pour ne pas faire gros blockbuster tire-larmes hollywoodien.
    J’ai également trouvé que les Blancs étaient globalement trop « gentils », trop compréhensifs envers l’esclavage, la plupart semble plaindre les esclaves… Dur à croire quand on voit comment ils se comportaient encore face aux Noirs un siècle plus tard.
    Bref, j’ai écrit un petit article : http://www.indigne-du-canape.com/12-years-a-slave-odyssee-dun-insoumis-au-pays-des-droits-de-largent/

    Au plaisir de se recroiser ici, sur FB, ou là-bas !!
    Bonne continuation !

    L’ I

  5. Hello 🙂
    Je suis d’accord avec toi: bien que la narration concerne la vie de Solomon beaucoup de scènes se concentrent sur les émotions des personnages blancs. La scène où le charpentier « tient tête » à Epps était vraiment surréaliste ^^’.
    Ce que j’ai trouvé bien aussi c’est la fatalité associée au personnage de Patsey. Contrairement au film Le Majordome où le personnage s’en sort en bossant dur là on comprend bien que le système d’oppression est total: que tu fasses bien ou mal, que tu ai raison ou tort, peu importe tu vas toujours souffrir.
    Quand on sait que les descendants de Ford trouvent le moyen de se plaindre que le film dénigre leur ancêtre c’est clair que juste voir le film ne va pas changer grand chose. Mais c’est un moyen comme un autre de lancer la conversation, un beau film.

  6. «est-ce que les blancs sont sortis de cet état de sociopathie?»

    NON. Un non franc, net, clair, précis.

    Et pas seulement parce que dès que je me pose deux secondes pour observer mes compatriotes partageant ma pigmentation j’ai sincèrement honte que l’on en soit toujours là.
    Mais parce que clairement, quand des centaines de personnes meurent en mer ou ailleurs en essayant de rejoindre nos côtes et que l’on en tiens moins cas que la marque de capotes qu’utilise le président, c’est peut être bien le signe que nous sommes toujours dans une société de gros sociopathes.
    Et je ne parle pas des guerres provoquées ici et la par les élites blanches.
    Et je ne parle pas du système de dette, qui vise à poursuivre de manière insidieuse l’esclavage et le pillage, notamment de l’Afrique et du moyen-orient, de l’Amérique du sud… Oh, non ce sont des ouvriers, ils touchent un salaire équivalent à 2€ par mois, la bas c’est une somme => WTF? Sérieusement?

    OUI d’ici 150 ans les blancs d’aujourd’hui passeront ENCORE pour des sociopathes. Et il y aura un film retraçant la vie de cette petite fille qui travaille dans une usine de T-Shirt au Bangladesh en 2014. Ou peut être en 2020, même… Ne soyons pas avares. 6 ans de plus ne feront pas tomber le privilège blanc.

    Le système actuel est intégralement fondé à partir des théories et de la pensée raciste. Il ne peut pas fonctionner autrement qu’en oppressant au profit des blancs. C’est dans sa nature. On ne peux pas simplement le changer, il faut le refonder entièrement.
    La fin de l’esclavage était une étape.
    Les luttes continuent.

  7. C’est ce que je me suis dit : le principal enjeu du film est de montrer combien les gens étaient conscients et avaient ingérés, pas par défaut, pas par pression mais parce qu’ils adhéraient, tout simplement. Le dédouanement systématique dans une vision manichéenne où les esclavagistes étaient des « méchants, de mauvaises personnes » ne tient plus. J’espère seulement que les gens entendront à quel point aujourd’hui ce n’est pas aussi différent.

  8. C exactement ce que je pensais ds la salle… Est ce que toutes ces personnes sont capables de voir qu’il y a des comportements violents racistes qui persistent ds notre société ? Même en France, car pr l’avoir entendu à la sortie du film, trop de gens pensent qu’elle n’a pas été esclavagiste -__- » perso je ne crois pas que le film apporte un minimum de réflexions à un gd nombre. J’ai observé les gens ça a juste larmoyé et mis de la distance en se disant « ces américains » point barre,
    le message pol qui consiste juste à raconter l’horreur de l’esclavage et ses sociopathies – mot que je ne trouve pas trop fort est pourtant clair et la comparaison n’est pas de trop.
    Petit rectificatif historique sur l’abolition de l’esclavage : contrairement à ce qu’on ns fait croire l’interdiction de la traite puis l’abolition ne se sont pas faites pr des raisons morales et d’estime mais Parce que ce n’était + RENTABLES : les gens du Nord qu’on présente comme des gentils anti esclavagistes s’en foutaient des noirs et ont continué à les exploiter sous l’ère industrielle du coup on est passé à la colonisation qui elle même devient désuet pr aboutir au neo colonialisme tt ça sous un fond de changements des structures économiques et techniques.

    Voilà bisouuus

    • Merci pour le rectificatif historique! C’est vrai que c’est la véritable raison (du moins d’abord) de l’arrêt (officiel) de la traite et de l’esclavage, mais il y a une prévalence du côté « On a évolué ». Donc la question est bien entière sur la réelle évolution…

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