Le Majordome : un film politique antiraciste?

Un vendredi passé, j’ai enfin regardé Le Majordome, que j’ai bien aimé. Mais pour ceux qui commencent à me connaitre, vous savez que tout le culte que je pourrais vouer à une quelconque œuvre d’art ne m’empêchera pas d’avoir un raisonnement critique par rapport à celle-ci. Ainsi, c’est ce que je vais m’efforcer de faire avec cet énième film abordant la réalité de personnes noires.

Cette fois, je vais agir différemment que pour ma critique sur OITNB où j’ai utilisé tout un corpus de critiques pour supporter mes propres impressions et opinions sur la série, critiques que j’avais lu avant de voir la série. J’ai pris soin ici de ne pas me documenter avant de rédiger cette critique, comme je ne voulais pas qu’on me parle du film avant que j’aille le voir – afin de ne pas être influencée. Dans cette optique donc, je vous livre aujourd’hui mes impressions brut de décoffrage sur Le Majordome, sur le contenu politique possible de ce film.

Attention, si vous ne voulez pas être spolié sur le film, je vous déconseille cette critique dans son intégralité, celle-ci s’adressant à un public averti, ayant vu le film.

Une histoire rythmée dont le parcours dans la lutte contre le racisme ne peut qu’ébahir

La première chose qui m’a marqué dans ce film est la progression de la lutte contre le racisme dont le héros est finalement témoin et « acteur » (j’y reviendrais) tout du long de sa vie. Rendons-nous compte : le héros, Cecil Gaines, commence son enfance dans le sud esclavagiste où il voit son père mourir devant ses yeux pour avoir émis un simple « hey » de protestation face au viol de sa femme par le contremaître blanc et termine sa vie en rencontrant le président Barack Obama élu. Le chemin parcouru est énorme pour cet homme, et ainsi pour nous aussi spectateurs. Et je pense que le film marque bien l’avancée qu’a permis la lutte des droits civiques. On ne peut que s’émerveiller devant le chemin parcouru en regardant ce film. Le fait de voir défiler devant ses yeux les différents présidents de cette époque et tout le contexte politique en arrière plan est assez sensationnel, je dois reconnaître et captive notre attention durant tout le film.

Un affrontement idéologique bien exposé, mais dont la conclusion épouse la logique fallacieuse du militantisme modéré

L’une des trames les plus marquantes du film reste à mes yeux l’opposition entre Cecil Gaines et son fils aîné, Louis Gaines. Cecil le majordome a su, suite à un enchainement assez heureux d’opportunités, construire un avenir aussi positif que possible pour sa famille. Grâce à sa situation, il a une bonne maison, ses enfants peuvent étudier : lui et sa famille représentent une classe noire plus bourgeoise. Mais voilà, Louis voit tout ça avec dédain : lui qui est inspiré par les écrits révolutionnaires et une réelle liberté pour les noirs, regarde avec mépris son père se contentant de servir « le blanc ». Celui-ci n’ira pas à Howard comme le veut son père, il part à l’université dans le sud et rejoint un groupe de résistance non-violente. Malgré des multiples journées en prison, et des risques évidents pour sa vie, Louis ne démord pas de sa résolution de manifester, notamment au côté de Martin Luther King. Pour son père, Louis est fou et non raisonnable : l’égalité n’est pas possible, et il va juste mourir.

Pendant tout le film, le fils et le père seront en opposition : c’est assez intéressant. On peut y voir un reflet vivant du conflit Booker T. Washington vs  Webb Du Bois. Si ces deux leaders noirs travaillaient tous deux à acquérir plus de droits pour leur communauté, Washington privilégiait des mesures éducatives et financières pour les noirs en laissant temporairement la question de l’égalité de droit, tandis que Du Bois était en faveur d’une intégration des noirs dans l’Amérique blanche à statut égal. C’est un peu ce qui transparait chez Cecil (améliorer ses conditions de vie d’abord) et Louis (lutter pour l’égalité de droits).

Mais là où j’ai été un peu déçu, c’est le traitement du militantisme de Louis. En fait, il est facile de montrer un Louis pacifique au côté du Docteur King : le réalisateur du film a été prudent de ce côté. Même quand Louis se rapproche du Black Panther Party via sa petite amie Carol Hammie, cela lui semble extrême et c’est ainsi qu’il quitte le militantisme de rue. Et au final, cette fin de l’histoire militante de Louis en tant que jeune m’a beaucoup dérangé, sur plusieurs points :

  • On a la désagréable impression que finalement Louis ne faisait que suivre sa copine, plutôt que d’être vraiment porté par ses espoirs.
  • On a un portrait du Black Panther Party bref, et assez caricatural, avec une sensation de violence gratuite qui se dégage.
  • Par association, l’adhésion de Carol au Black Panther Party fait ressortir celui-ci comme un côté mauvais et obscur, Carol n’étant présentée que comme une femme violente, malpolie et suffisante (un peu stéréotypée « Angry Black Woman », si vous voulez mon sentiment profond).

Cet énième division qui place Martin Luther King comme « le gentil révolutionnaire », et Malcolm X comme « le méchant allant trop loin », m’a un peu fatigué et me semblait non nécessaire au film. Mais bon, je pense que comme il y avait un peu l’obligation de caser les Black Panthers à un moment ou un autre…Finalement, Louis Gaines rentre dans le rang, reprend ses études, devient un leader politique reconnu, et peut trouver un terrain d’entente avec son père alors. Mouais, point de salut sans modération donc. Un peu rude.

Un choix d’histoire politique tiède, non surprenant

De manière générale en fait, je reste sceptique sur le choix de cette histoire, et de l’orientation politique modérée délibérée choisie par son réalisateur. Je n’ai pas adhéré non plus à la thèse en filigrane du nègre de maison, faisant « évoluer les consciences en douceur ». Je trouve le parcours d’un Cecil Gaines, tout à fait louable, faisant du mieux pour construire une vie sous l’oppression féroce du racisme de cette époque. Néanmoins, tout le film me laisse un goût un peu bisounours (mais peut-être suis-je trop négative…). Cela donne une certaine sensation d’un bout d’histoire donnée à voir, comme un morceau de viande aux chacals.

Un fait qui reste marquant : les deux faces de l’homme noir

Cependant, je terminerais par une remarque profonde qui m’a assez touché dans ce film. C’est lorsqu’il est répété à plusieurs reprises dans le film, l’une des marques d’un bon (majordome) noir : avoir deux visages et n’en montrer qu’un aux blancs si on veut (sur)vivre. C’était assez triste mais très touchant, parce que ça résonne tellement avec mon expérience. Même aujourd’hui en 2013, je crois que nous serons nombreux à avoir au moins deux visages. Je ne peux pas (toujours) montrer mon vrai visage à des blancs : certains distillent tellement de racisme ordinaire avec une banalité effarante, que révéler certains sentiments, c’est se mettre en danger.

Combien de fois ça m’est arrivé de faire des sourires crispés face au racisme? De garder en mon for intérieur certains regards noirs dans un milieu blanc hostile? Beaucoup de fois. En fait, cette anecdote des 2 visages m’a fait l’effet d’un fil conducteur dans cette histoire du racisme d’antan à nos jours.

En tout cas, pour répondre à la question du titre, Le Majordome n’est pas vraiment antiraciste, plus divertissant et parfois touchant #JusteMes2cents. Mais allez voir le film pour vous faire votre opinion, et n’hésitez pas à commenter sur votre sentiment sur le film.

Pour aller plus loin :

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7 thoughts on “Le Majordome : un film politique antiraciste?

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  3. J’attendais avec impatience tes impressions sur ce film depuis que tu avais annoncé que tu écrirais un article dessus. Je ne connais pas grand chose à l’histoire des Noirs Américains mais, bien que j’ai aimé le film, je me suis sentie souvent mal à l’aise par rapport à sa représentation des combats des Noirs et notamment à la représentation caricaturale et expéditive des Black Panthers dont tu parles très justement. Je n’avais pas noté la caricature de la petite amie de Louis, mais tu as tout à fait raison. Merci pour cet article !

  4. Merci pour la critique. J’ai été assez gênée par la façon caricaturale de représenter les Black Panthers (du genre: « s’ils tuent un gosse noir, on tuera deux gosses blancs »).

    Globalement, le film n’est pas désagréable, mais là où j’ai été très, très gênée c’est le fait de présenter, à la fin, l’accession de Barack Obama à la présidence des Etats-Unis comme étant la merveilleuse victoire de l’anti-racisme américain (et tout est bien qui finit bien dans la joyeuse patrie rêvée d’Abraham Lincoln) alors qu’à mes yeux c’est sa plus cuisante défaite: dans les années 60 les Mohammed Ali, les Martin Luther King et les Malcolm X portaient les positions les plus courageuses en refusant absolument la guerre du Vietnam, quitte à le payer par de la prison, et dans les années 80, les Noirs Américains parlaient comme un seul homme contre l’apartheid sud-africain, alors qu’aujourd’hui, Obama tue des « races » inférieures (des Afghans, des Irakiens, des Libyens, des Yemeni) sans qu’on en fasse grand cas même parmi les Noirs Américains. Martin Luther King disait « Our Nation was born in genocide » en parlant du génocide amérindien, alors qu’Obama, le soir de sa ré-élection en 2012 a glorifié « our fathers ».

    • Tu es toujours pertinente, tu me manques sur twitter ^^
      J’avais oublié cette phrase, mais ouais c’était assez WTF. Et c’est vrai que j’ai pas pensé à le noter mais comme tu dis, c’est vrai que l’élection d’Obama semble la parfaite victoire en lumière de ce film (Ça m’a pas marqué parce que l’histoire fait qu’on se focalise sur le parcours de l’homme plutôt que sur l’état en général de la situation raciste).

      Tu as bien raison de critiquer la position d’Obama d’un point de vue impérialiste et même raciste, et certains afro-américains essayent de le faire aussi *pas la majorité effectivement* 😦

  5. Euh, je n’ai pas vu le film.
    Mais puisqu’il est question de King, de tiédeur et de “double consciousness” dans cette recension, que j’ai lue attentivement, voici :
    « Je dois tout d’abord vous avouer que ces dernières années, j’ai été extrêmement déçu par le Blanc modéré. J’en suis presque arrivé à la conclusion regrettable que le principal obstacle que rencontre le Noir dans son élan vers la liberté n’est ni le Ku Klux Klan, ni les ligues de défense des blancs, mais bien le blanc modéré, celui qui s’attache davantage à l’ “ordre” qu’à la justice; qui préfère une paix négative, qui se réduit à l’absence de tensions, à une paix positive, qui est la présence de la justice ; qui dit constamment “je suis d’accord avec le but que vous poursuivez, mais je ne peux pas être d’accord avec vos méthodes d’action directe” ; qui, de manière paternaliste, s’imagine qu’il peut décider des étapes par lesquelles un autre homme accèdera à la liberté ; qui vit dans un temps mythique, et qui conseille en permanence au Noir d’attendre “un moment plus favorable”. La compréhension superficielle des gens de bonne volonté est plus frustrante que l’incompréhension totale des gens de mauvaise volonté. L’acceptation tiède est beaucoup plus déconcertante que le rejet complet. »
    “First, I must confess that over the past few years I have been gravely disappointed with the white moderate. I have almost reached the regrettable conclusion that the Negro’s great stumbling block in his stride toward freedom is not the White Citizen’s Counciler or the Ku Klux Klanner, but the white moderate, who is more devoted to «order» than to justice; who prefers a negative peace which is the absence of tension to a positive peace which is the presence of justice; who constantly says: «I agree with you in the goal you seek, but I cannot agree with your methods of direct action»; who paternalistically believes he can set the timetable for another man’s freedom; who lives by a mythical concept of time and who constantly advises the Negro to wait for a «more convenient season.» Shallow understanding from people of good will is more frustrating than absolute misunderstanding from people of ill will. Lukewarm acceptance is much more bewildering than outright rejection.”
    Martin Luther King en 1963 lorsqu’il était en prison à Birmingham (Alabama) pour avoir appelé au boycott et défilé pacifiquement dans les rues de la ville.
    Source : The Letter from Birmingham Jail, http://goo.gl/WMFow, or Letter from Birmingham City Jail, http://goo.gl/lemZS, also known as The Negro Is Your Brother, is an open letter written on April 16, 1963.

    • Euh ici il vaudrait mieux avoir vu le film. J’aborde plutôt comment encore une fois MLK est valorisé grâce à ces doctrines non-violentes au dessus de Malcolm X. Je sais bien que MLK n’est pas que paix et douceur, qu’il sait aussi être critique mais cela ne transparait quasi jamais dans les portraits qui sont faits de lui. C’est encore le cas dans ce film.

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